Mais que cache ce chiffre? Faut-il y voir un échec, un coût pour la collectivité, ou le signe de parcours devenus moins linéaires? Derrière ces réorientations, des étudiants en quête de sens et un système qui peine parfois à les accompagner.
Ils pensaient avoir choisi la bonne voie. Mais quelques mois plus tard, ils prennent une autre direction. C’est le cas chaque année de près de 900 étudiants sur 10’000 inscrits à l’Université de Fribourg.
Pour mieux comprendre le phénomène, trois étudiants fribourgeois racontent leur parcours: Lola Chapuis s’est réorientée après une première année, Axel Vauthey l’a fait à plusieurs reprises, et Simon Galley a quitté définitivement l’université après deux ans dans une filière qui ne lui correspondait pas.
Malgré des trajectoires différentes, tous pointent un moment clé: le choix d’une voie d’étude en dernière année de collège. Avec le recul, ils décrivent une décision prise sans réelle projection, souvent dans la continuité du parcours scolaire. Un constat partagé en partie par l’AGEF, l’association générale des étudiants de Fribourg. Sa responsable communication, Audrey Bardet, reconnaît que l’accompagnement peut parfois manquer de concret, tout en rappelant que ces réorientations font aussi partie du parcours universitaire.

Note : Ce graphique représente uniquement les étudiants ayant changé de voie d’études au sein de l’Université de Fribourg. Il ne tient pas compte des personnes s’étant réorientées vers une haute école spécialisée, une autre université ou ayant interrompu leurs études.
Choisir sans vraiment savoir à quoi s’attendre
Pour Lola Chapuis, le choix se fait presque par défaut. « J’avais pris cette option au collège. Je ne voyais pas ce que je pouvais faire d’autre. » Elle s’est donc inscrite en économie et ce n’est qu’une fois à l’université qu’elle mesure le décalage. Ce qui lui a manqué, explique-t-elle, c’est la possibilité de se projeter, de comprendre concrètement le contenu des études, leur rythme et leurs débouchés.
Chez Simon Galley, qui a commencé par une filière en communication, le constat est similaire, même s’il en a pris conscience plus tard. « Quand tu es au collège, la suite logique, c’est l’université », résume-t-il. Le parcours s’enchaîne alors presque automatiquement, du cycle d’orientation au collège, puis à l’université, sans véritable moment pour s’arrêter et questionner ce choix. Ce manque de confrontation au réel revient dans tous les témoignages. « Le choix est énorme », lâche Axel Vauthey, qui a exploré plusieurs pistes, entre université et haute école. Au moment de s’orienter, tout semble possible, mais rien ne permet vraiment de se projeter.
« Pour beaucoup, c’est un voyage vers l’inconnu »
Marius Widmer, responsable communication Unifr
Un flou qui dépasse les seuls témoignages. « Pour beaucoup, c’est un voyage vers l’inconnu », souligne Marius Widmer, responsable communication de l’Université de Fribourg. Selon le sondage interne « How are you? », mené chaque année par l’université, environ 30 à 35 % des étudiants ne sont pas sûrs d’avoir choisi la bonne voie.
Une orientation sous contrainte
Du côté du service d’orientation du canton, la problématique est reconnue. “C’est un chiffre quand même important”, réagit Sophie Voillat, cheffe de service adjointe. Les dispositifs existent: entretiens, ateliers, interventions dans les gymnases, journées d’information. Mais encore faut-il y recourir. Ces offres reposent largement sur la démarche des élèves, qui ne les connaissent pas toujours. Et même lorsqu’ils y ont recours, une limite persiste. « On peut expliquer une filière, mais c’est beaucoup plus difficile de la faire ressentir », résume Sophie Voillat. Le service le reconnaît aussi: les moyens ne suivent pas toujours. « On aurait plein d’idées, mais on n’a pas forcément les ressources », admet-elle.
Dans ce contexte, l’orientation ne fait pas tout. « Les choix sont aussi influencés par les parents, les branches préférées ou certaines idées de débouchés », souligne Marius Widmer. Autant d’éléments qui dépassent le seul cadre de l’orientation.
« Tu vois les autres avancer et toi tu dois recommencer, ça fait quelque chose »
Simon Galley, étudiant
Un choix qui a un coût
Ces réorientations ont des conséquences concrètes. Pour les étudiants d’abord, ce décalage se traduit souvent par un sentiment de retard. « Tu vois les autres avancer et toi tu dois recommencer, ça fait quelque chose », confie Simon Galley
Mais l’enjeu dépasse les trajectoires individuelles, il est aussi financier. Contacté, le canton de Fribourg ne donne pas de coût moyen précis, mais renvoie à des références fédérales. Une année universitaire coûte à la collectivité entre 10’000 et 27’000 francs par étudiant, selon le domaine, sans inclure la recherche. Même en prenant l’estimation basse, les 900 réorientations annuelles représentent déjà au minimum 9 millions de francs.
Une lecture toutefois nuancée par l’Université de Fribourg. « Un changement n’est pas toujours synonyme de perte », rappelle Marius Widmer, certains crédits pouvant être conservés selon les parcours. Dans le même temps, Sophie Voillat, du service d’orientation du canton, souligne que ces changements s’inscrivent aussi dans une évolution plus large: les parcours sont aujourd’hui moins linéaires et les réorientations plus fréquentes dans l’ensemble de la société.
Une autre lecture des réorientations
Ce qui est d’abord vécu comme un échec prend, avec le recul, une autre signification. Pour Lola Chapuis, la réorientation s’apparente davantage à un ajustement qu’à une erreur. À l’AGEF, Audrey Bardet défend cette lecture: « On a la chance de pouvoir se réorienter. Autant essayer. Et si ça ne marche pas, ce n’est pas grave. »
Un point de vue que partage aussi Axel Vauthey, qui conseille aujourd’hui à son petit frère de voir avant de choisir: « Assister à des cours, se confronter au réel. » À l’Université de Fribourg, de nombreux auditoires sont libres d’accès. Pourtant, cette possibilité reste peu connue des collégiens.
Amaëlle Steffen
| Des parcours loin d’être linéaires dans toute la Suisse D’après les dernières données de l’Office fédéral de la statistique (OFS), actualisées en novembre 2025, le parcours universitaire “classique” est loin d’être la seule norme en Suisse. Si environ 60% des étudiants terminent leur bachelor dans le même domaine et la même université, une part importante bifurque en cours de route. Près d’un tiers change de filière, d’établissement, ou les deux. L’abandon reste également une réalité : environ un étudiant sur huit ne termine pas ses études. Ces chiffres reposent sur le suivi d’étudiants sur une période de huit ans, ce qui permet de mieux refléter des parcours souvent marqués par des réorientations et des allers-retours. |
Ce travail journalistique a été réalisé pour le cours « Atelier presse II », dans le cadre du master en journalisme de l’Académie du journalisme et des médias (AJM) de l’Université de Neuchâtel.
