Des stéréotypes villes-campagnes tenaces au service de la politique 

La Landsgemeinde d'Appenzell Rhodes-Intérieures. (KEYSTONE/Gian Ehrenzeller)

Gauchistes profiteurs et paysans conservateurs : le clivage ville-campagne en Suisse est fortement lié à ces stéréotypes. Et certains partis politiques savent s’en servir. Interview avec Pascal Sciarini, Professeur en sciences politiques à Genève et expert reconnu de la politique en Suisse romande.

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Les stéréotypes entre citadins et ruraux ne datent pas d’hier. Selon le Dictionnaire historique de la Suisse, qui consacre un chapitre aux relations ville-campagne, les premières traces d’opposition datent du 15e siècle. Depuis, ces stéréotypes ont évolué au fil des changements industriels et sociaux.

Les premières instrumentalisations politiques de ces stéréotypes datent du 19e siècle. Martin Illi l’affirme dans son article: “Avec […] l’extension des surfaces bâties et l’aggravation des problèmes sociaux dans les villes après 1880, la distance mentale se creusa entre villes et campagnes.” L’idéologie de la “saine paysannerie” émerge alors, en opposition profonde aux villes, considérées comme gangrenées par l’industrialisation.

Aujourd’hui, ces stéréotypes se sont ancrés dans le paysage suisse et continuent d’alimenter les discours politiques. Pascal Sciarini, Professeur en sciences politiques à Genève et expert reconnu de la politique en Suisse romande, offre un regard sur ces tensions actuelles.

Le clivage politique entre les villes et les campagnes se fonde souvent sur des stéréotypes. Selon vous, quels sont-ils aujourd’hui en Suisse ?

Le stéréotype, de manière très caricaturale, c’est que, pour les habitants des campagnes, les citadins sont facilement des gauchistes qui profitent de l’État et de l’aide sociale.

À l’inverse, pour les gens des villes, la vision stéréotypée des habitants des campagnes serait celle de paysans conservateurs, voire un peu arriérés. Mais c’est vraiment une caricature, et je ne pense pas que ce stéréotype soit si répandu dans les faits.

Ces représentations sont parfois instrumentalisées à des fins politiques lors des votations. On le voit par exemple en France, avec l’opposition entre Paris et la périphérie. Observe-t-on des dynamiques similaires en Suisse ?

C’est en partie le cas de la part de l’UDC, qui, de manière répétée, critique les affinités de l’État des villes tenues par la gauche. L’UDC se plaint volontiers du fait que les villes coûtent trop cher parce qu’elles sont tenues par des Socialistes et des Verts qui ne pensent qu’à dépenser l’argent de l’État. Cela dit, la critique porte autant, sinon davantage, sur les élites politiques que sur les habitants des villes eux-mêmes.

Vous citez ici l’UDC. Avez-vous observé de l’instrumentalisation politique également du côté de la gauche ou des Verts ?

Sincèrement, je n’en ai pas le souvenir. Je n’ai pas le souvenir que la gauche ait dit « nous en avons assez de ces dirigeants des campagnes conservateurs qui nous empêchent d’avancer ».

Pour les Verts, cela s’explique aussi en partie par leur intérêt à défendre des liens avec les agriculteurs plus progressistes. Ceux qui pratiquent l’agriculture biologique, par exemple, sont minoritaires mais existent.

Je n’ai pas l’impression d’avoir observé de l’instrumentalisation politique à gauche. C’est quelque chose d’assez asymétrique.

Certains analystes voient dans ce clivage et ces stéréotypes une menace, d’autres pensent que c’est une tension plutôt normale dans toute démocratie plurielle. Est-ce que vous considérez qu’il faudrait s’alarmer pour la cohésion sociale suisse ? Ou est-ce que c’est un phénomène inhérent au paysage politique, selon vous ?

Je ne suis pas particulièrement inquiet, parce que je pense qu’on a des institutions en Suisse qui sont capables de gérer ce type de différences de valeurs et d’opinions. On a un système qui est un peu une éponge, qui est capable d’amortir pas mal de chocs, y compris ce type de conflits. C’est le cas notamment grâce aux spécificités du système politique suisse : la démocratie directe et le fédéralisme, par exemple.

La démocratie directe rend visible ces clivages, mais elle a aussi le mérite de permettre de les exprimer. Donc, il n’y a pas de frustration latente. S’il y a une frustration, elle s’exprime. Et en général, les règles du jeu politique sont respectées.

Par Andréa Feal et Maureen Berra

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Le premier août 2021, Marco Chiesa, alors président de l’UDC Suisse, prononce un discours qui a fait couler beaucoup d’encre. Dans une intervention diffusée en vidéo par le parti, le politicien s’en prend à une “gauche caviar” vivant “dans sa bulle, à l’écart de la réalité que vivent la plupart des gens de ce pays”. Un parti qui voudrait “abattre nos frontières” et “caresser les clandestins et les criminels dans le sens du poil.” Il conclut en déclarant “la guerre à cette gauche moralisante et condescendante” envers les populations de campagne. Ce discours est un exemple concret de ce qu’Alexandre Dézé et Michaël Girord décrivent dans leur article “Sonderfall en péril” qui analyse la communication de l’UDC : construire une figure ennemie incarnée, urbaine et complètement déconnectée, pour mieux ancrer l’idée d’une population rurale saine mais menacée.

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