Entre clichés et réalités, les zones urbaines et rurales affichent régulièrement des divergences politiques. Ce phénomène semble se renforcer sur certains enjeux. Malgré une visibilité accrue à l’approche de l’initiative de l’UDC, le clivage reste en Suisse bien plus nuancé qu’il n’y paraît.
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Les résultats des votations révèlent souvent une fracture entre les villes et les campagnes. Ce clivage, bien ancré dans le paysage politique suisse, est-il en train de se renforcer ?
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Lors de nombreuses votations, une même confrontation est annoncée. Un duel souvent résumé par des clichés : les villes de gauche face aux campagnes conservatrices. Entre les deux, des écarts parfois marqués, parfois invisibles, mais régulièrement commentés et analysés. À l’approche de la votation du 14 juin sur l’initiative populaire « Pas de Suisse à 10 millions ! », ce clivage pourrait une nouvelle fois apparaître dans les résultats. « Cette initiative va probablement beaucoup diviser les villes et les campagnes », prévient Maxime Walder, politologue spécialiste du comportement électoral. Mais derrière cette opposition se cache un phénomène plus profond et complexe qu’il n’y paraît.
Un phénomène ancien qui se renforce
La question d’une fracture entre les zones rurales et urbaines n’est pas nouvelle. Vincent Kaufmann, professeur en sociologie urbaine à l’EPFL, déclarait ainsi à heidi.news en 2021 que « le clivage ville-campagne existe depuis toujours ». En 2012 déjà, le politologue Claude Longchamp affirmait même qu’il s’agit du « conflit politique majeur que connaît la Suisse ».
Les chercheurs évoquent depuis plusieurs années un risque d’intensification de la divergence. Une hypothèse qui semble se confirmer aujourd’hui. Sur les cinq dernières années, les avis moyens des villes et des campagnes se sont opposés dans un quart des résultats de votation. Un niveau qui n’a jamais été aussi élevé. « Ce qui rend ce clivage important, c’est la systématisation de la différence de choix de vote sur certains sujets », développe Maxime Walder.

Des thématiques qui cristallisent le clivage
Cette fracture n’apparaît toutefois pas lors de chaque votation. D’après les spécialistes, certains sujets se montrent nettement plus clivants, notamment en raison des différences de mode de vie, d’intérêts et de classes sociales.
Selon le baromètre ville-campagne 2025 réalisé par l’institut Sotomo, les avis divergent particulièrement sur les questions d’agriculture, d’environnement, de logement, ou encore d’immigration. « Paradoxalement, c’est où il y a le moins d’étrangers que l’on craint le plus d’immigration », expose le politologue Pascal Sciarini, évoquant une forme de peur dans les zones rurales.
L’initiative ‘Pas de Suisse à 10 millions !‘ va probablement beaucoup diviser les villes et les campagnes
Maxime Walder
Ce clivage s’est illustré à de nombreuses reprises, comme lors de l’initiative dite « anti-burqa » en 2021. Acceptée de justesse avec 51,2% des voix, elle a fortement divisé. Alors que les communes rurales ont soutenu le texte à près de 60%, les zones urbaines l’ont majoritairement rejeté, avec un non marqué dans les grands centres. L’initiative a aussi dépassé l’idée régulièrement mise en avant d’une suisse alémanique plus conservatrice. « En parallèle à la question ville-campagne, le clivage linguistique a plutôt tendance à s’affaiblir », analyse Pascal Sciarini.
Une division à relativiser
Malgré ces constats, le phénomène reste à nuancer. Le clivage n’apparaît pas sur un grand nombre de thématiques, rappelle Pascal Sciarini. De nombreuses votations montrent au contraire des positions communes, contribuant à maintenir une cohésion nationale forte. Cependant, le baromètre indique qu’un tiers de la population considère les différences entre ville et campagne comme pesantes. Une perception qui peut elle-même se renforcer pour Pascal Sciarini : « Rendre visible le clivage contribue en partie à l’alimenter car on est plus conscient de son existence. »
Cette division n’est pas absolue
Maxime Walder
« Cette division n’est pas absolue », confirme Maxime Walder, ajoutant que certaines campagnes sont très progressistes, ou peu conservatrices. Il insiste également sur le rôle d’autres facteurs : « Il y a une transversalité et une accumulation des clivages. » Selon le politologue, la fracture ville-campagne est par exemple souvent confondue avec le Röstigraben ou avec le niveau d’éducation moyen, plus élevé dans les villes.
À cela s’ajoute un flou définitionnel. Entre villes et campagnes, la frontière est difficile à tracer. « Il y a beaucoup de communes dans des catégories intermédiaires », souligne Maxime Walder. Les zones périurbaines ne correspondent ni totalement aux centres urbains, ni aux espaces ruraux, ce qui crée un flou statistique selon la classification.
La Suisse finalement bon élève ?
Le clivage n’est pas une exception Suisse. « L’existence de ce clivage est relativement transnationale », explique Maxime Walder. Si la dynamique est comparable entre pays, la Suisse représente un cas bien particulier, notamment en raison de la diversité linguistique et du fédéralisme. « Tout le monde n’a pas accès aux mêmes systèmes médiatiques et il y a différents niveaux de gouvernance », analyse le politologue. Des particularités qui représentent une force, selon Pascal Sciarini. L’autonomie des cantons permettrait entre autres de préserver un équilibre et un respect entre centres et périphéries, tout en conservant une gestion de la part des institutions.
Dans d’autres pays avec une dynamique similaire, les tensions apparaissent souvent plus marquées. En France, des partis populistes comme le Rassemblement national sont plus soutenus dans les campagnes, selon Maxime Walder. Mais la différence dans le système politique plus centralisé a tendance à rendre les débats plus houleux.
Le clivage ville-campagne s’impose comme un élément d’analyse important, mais imparfait, du paysage politique. S’il tend à se renforcer sur certaines thématiques, il est loin d’être systématique. D’après Pascal Sciarini, le système suisse est « une éponge » qui joue un rôle d’amortisseur, permettant au pays de conserver une cohésion nationale, malgré ses différends.
Par Corentin Rais
Eden Alves, Maureen Berra, Andréa Feal, Guillaume Fontaine, Sarah Gentizon, Mathieu Grandchamp et Annaik Schaub ont contribué à cet article.
Ce travail journalistique a été réalisé pour le cours « Atelier presse II », dans le cadre du master en journalisme de l’Académie du journalisme et des médias (AJM) de l’Université de Neuchâtel.
