Face à des objets fédéraux parfois complexes, l’intelligence artificielle peut représenter une aide intéressante. Mais dans les faits, certains résultats affichent des lacunes importantes. Enquête.
Et si l’IA remplaçait le petit livret rouge, que vous recevez joint à votre matériel de vote? Plus accessible, plus interactive, plus personnalisée pour comprendre facilement des enjeux indigestes?
Peut-être. Mais l’utilisation de ces outils génératifs soulève plusieurs questions cruciales. Qu’en est-il de la fiabilité des résultats et de leur neutralité? Existe-t-il des biais qui façonnent les réponses délivrées en faveur d’un camp ou d’un autre? Pour tenter d’y voir plus clair, nous avons interrogé trois outils d’intelligence artificielle: Apertus (EPFL), Chat GPT et Grok. Nous leur avons posé plusieurs questions en fonction de profils sociaux définis: étudiant en lettres, retraité, banquier et agriculteur.
Pour tester l’impartialité des chatbots lors des votations fédérales, nous avons élaboré plusieurs tests afin de confronter trois outils d’intelligence artificielle: ChatGPT, Grok et Apertus.
Nous avons utilisé quatre appareils distincts configurés avec des comptes neutres, sans historique ni enregistrement préalable. Cette approche garantit qu’aucun profilage algorithmique antérieur n’a pu influencer les résultats.
En incarnant tour à tour les profils d’un agriculteur, d’un banquier, d’un retraité et d’un étudiant en lettres, nous avons soumis aux chatbots les principaux enjeux de l’initiative « 10 millions »: son calendrier électoral ainsi que ses thématiques clés.
Nous avons également examiné leur capacité à formuler une recommandation de vote personnalisée selon chaque profil.
Nous avons enfin testé leur réaction face à un raisonnement orienté, postulant qu’une limitation de l’immigration améliorerait la qualité de vie de chaque profil et conduirait logiquement à soutenir l’initiative.
«Si l’on compare avec un moteur de recherche classique, l’IA générative peut produire des réponses plus complètes. L’outil est capable d’aller chercher plusieurs résultats et de les résumer, tandis qu’avec un moteur classique, on ne regarde que les premiers liens qui s’affichent», juge Gerhard Andrey, conseiller national Vert fribourgeois, par ailleurs entrepreneur dans le secteur numérique.
L’IA suisse disqualifiée
Toutefois, certaines limites s’affichent rapidement. Apertus, par exemple, n’utilise que des données récupérées avant le mois de mars 2024. Le modèle de l’EPFL ignore donc tout (ou presque) des objets fédéraux de juin 2026, contrairement à Chat GPT et Grok, qui disposent eux de nombreuses ressources bien plus récentes. Mais face à cette masse de contenus, ces deux modèles se trompent régulièrement et relayent de fausses informations.
Grok affirme ainsi que l’Union suisse des paysans recommande le « oui » à l’initiative de l’UDC alors qu’en réalité, la faitière a choisi la liberté de vote.
« Il faut pouvoir vérifier les informations et les sources », réagit Damien Cottier, chef du groupe PLR au Conseil national. « Le risque est celui d’une illusion de vérité », avec des réponses très convaincantes mais inexactes, s’inquiète l’élu neuchâtelois. Il renvoie aux exigences du Conseil de l’Europe – dont il est membre – en termes de transparence, de capacité à expliquer les réponses générées et de fiabilité pour éviter de faire de l’IA une « boîte noire ».
De la personnalisation aux bulles de filtre
Pression foncière chez l’agriculteur, compétitivité chez le banquier, financement de l’AVS chez le retraité, diversité culturelle et humanisme chez l’étudiant en lettres: les IA adaptent leurs réponses aux sensibilités qu’elles associent à chaque profil.
Sans pour autant fournir de consigne de vote directe, les trois chatbots adoptent des attitudes différentes: Apertus privilégie une neutralité stricte et refuse de trancher, ChatGPT évoque plutôt des tendances générales, tandis que Grok va plus loin en proposant des positions « plutôt oui » ou « plutôt non » selon les intérêts du profil.
Pour Touradj Ebrahimi, professeur à l’EPFL et spécialiste de l’intelligence artificielle, lors de votations, la sélection de l’information en fonction des intérêts de chacun n’a rien de nouveau. Mais, selon lui, ce phénomène change d’échelle avec les chatbots. « Afin de retenir les utilisateurs le plus longtemps possible, ces systèmes adaptent leurs réponses pour qu’elles correspondent à leurs attentes et à leurs préférences ».
À terme, l’IA peut enfermer l’utilisateur dans une seule grille de lecture et le conforter dans un point de vue unique, ce qui est particulièrement problématique dans un contexte de votation
Touradj Ebrahimi, professeur à l’EPFL et spécialiste de l’intelligence artificielle
« À terme, l’IA peut enfermer l’utilisateur dans une seule grille de lecture et le conforter dans un point de vue unique, ce qui est particulièrement problématique dans un contexte de votation », souligne Touradj Ebrahimi.
Avec son ton amical et ses réponses encourageantes, l’IA peut simuler une forme d’humanité dans ses interactions. Le chercheur s’en inquiète: « Une intimité peut se créer entre un utilisateur et le chabot, et ainsi favoriser la manipulation de l’opinion ». Face au risque d’une trop grande proximité voire de dépendance, Gerhard Andrey raconte avoir choisi d’arrêter d’utiliser ChatGPT, après lui avoir demandé de « cesser de se prendre pour un humain », sans succès.
Privilégier les outils souverains
L’utilisation de l’IA soulève aussi des questionnements en termes de souveraineté. En main des ‘Big tech’ américaines et chinoises, le potentiel agenda caché de leurs propriétaires interrogent, avec Elon Musk et son IA Grok comme paroxysme, le milliardaire étant connu pour ses positions libertariennes. Comment éviter qu’une information indispensable à la vie démocratique ne soit laissée entre leurs mains et façonnée par leurs outils?
Il faut investir dans des solutions qui sont plus compatibles avec nos valeurs…
Gerhard Andrey, conseiller national Vert fribourgeois
…On évite ainsi que la culture anglo-saxonne ne devienne la référence de tout
Damien Cottier, conseiller national PLR neuchâtelois
« Il faut investir dans des solutions souveraines qui sont compatibles avec nos valeurs, qui ne dépendent pas de décisions prises à Pékin ou à Washington et dont le fonctionnement est transparent », plaide Gerhard Andrey. Lui soutient le développement d’alternatives suisses ou européennes dans le domaine, rejoint par Damien Cottier: « Les EPF ont lancé leur outil ‘Public AI’ qui a aussi le mérite de se baser sur des sources suisses, dans nos langues nationales, y compris en romanche! On évite ainsi que la culture anglo-saxonne ne devienne la référence de tout », juge le libéral-radical.
Contactés, la Chancellerie fédérale et easyvote se refusent à toute recommandation concernant le recours à l’IA à l’approche de votations. Ils indiquent toutefois que leurs textes continuent à être le fruit d’intelligences humaines, sans touche artificielle.
