La polarisation politique est bénéfique au débat en société… jusqu’à un certain point

Lisa Mazzone, présidente des Vert-e-s, répond aux questions des journalistes devant une affiche appelant à voter « non » à l'initiative de l'UDC "Pas de Suisse à 10 millions!" - © (KEYSTONE/Christian Beutler)

Depuis le début du siècle, l’UDC et le PS se sont imposés comme les deux premières forces politiques du pays au Conseil national. Situation inédite en Europe occidentale, ce clivage peut toutefois comporter des bienfaits pour le débat public. Décryptage. 

Box Articles liés

À lire également

La Suisse, pays du consensus ? Entre gauche et droite, le débat public s’est durci depuis les années 1990. Cet article s’inscrit dans notre dossier qui explore cette tension.

L’immigration, l’ouverture à l’internationale, le financement des retraites et le coût des primes d’assurance maladie, sont autant de thématiques qui divisent la gauche et la droite dans notre pays. Une polarisation claire au sein du paysage politique helvétique, qui se superpose à d’autres clivages comme le « Röstigraben », ainsi que l’opposition campagne-ville.  

Pour rappel, la formation de blocs dominants (PS et Vert-e-s à gauche et l’UDC à droite) s’est dessinée à partir des années 1990, lorsque l’UDC a consolidé sa montée en puissance dans les urnes lors du référendum de 1992 sur l’adhésion de la Suisse à l’Espace économique européen (EEE). À ce moment-là, en étant l’unique parti à se prononcer contre la ratification de ce traité, la formation menée par Christoph Blocher signe une victoire fondatrice. Dès lors, le parti change de dimension. « Avec la nouvelle ligne idéologique qu’a adopté l’UDC dans ces années-là, elle est passée d’un parti de droite modérée à un parti de droite conservatrice et nationaliste, recontextualise Pascal Sciarini, politologue et doyen de la Faculté des Sciences de la Société de l’Université de Genève. Par réaction, la gauche s’est, elle aussi, durcie en retour. » En automne 2003, l’UDC devient le premier parti du pays en remportant les élections fédérales, juste devant le PS. À partir de là, les deux forces politiques dominantes se disputent tous les quatre ans quasiment la moitié des sièges au Conseil national. 

Un moteur du débat démocratique

L’impression que, de nos jours, le clivage entre la droite et la gauche est plus important que jamais auparavant se vérifie bel et bien dans les statistiques. Selon une étude menée par le chercheur en sciences politiques Clau Dermont, on observe que les parlementaires respectent toujours plus la ligne de leur parti. « Cette discipline partisane va de pair avec une polarisation croissante entre les partis », commente Pascal Sciarini.  

Avec son initiative populaire sur laquelle nous voterons le 14 juin prochain et intitulée « Pas de Suisse à 10 millions! », l’UDC est revenue à la charge avec un nouveau projet clivant. Comme il y’a 34 ans avec le référendum sur l’adhésion à l’EEE, le premier parti de Suisse fait cavalier seul contre pratiquement toutes les autres formations, de la gauche au PLR et à la seule exception du petit parti de droite chrétienne UFP.  

Certaines thématiques, dont celle de l’immigration, polarisent encore et toujours dans le pays. Mais est-ce foncièrement une mauvaise chose ? « Je pense que la polarisation est même nécessaire pour une démocratie vivante, confirme le politologue Marc Bühlmann, directeur d’Année Politique Suisse. Lorsque l’on cherche des compromis, dans le sens où l’on doit composer avec beaucoup d’opinions divergentes, parfois assez dures, il y’a forcément des bagarres politiques et argumentatives. » Si Bühlmann nuance toutefois en relevant que le 70% des objets parlementaires mènent à un consensus, dans le sens où moins d’un cinquième des députés vote différemment de la majorité, les discours de nos politiques dans l’espace publique se voudraient volontairement polarisés.  

Selon Manfred Bühler, conseiller national et président de l’UDC bernoise, il s’agit d’une stratégie électorale et médiatique. « Je force le trait, mais si lors de nos discours politiques quotidiens, on adoptait des formules « molles » destinées au compromis dans l’appréciation de tel ou tel sujet, il se pourrait que nos électeurs perdent de vue l’enjeu principal. D’où l’intérêt d’un discours clair et tranché dans le débat public. Ensuite, si un compromis est possible, il sera trouvé au Parlement. » Reste que cette polarisation peut, dans certains cas, devenir un facteur de tension. 

«C’est lorsqu’il y’a ces formes de rejet, d’hostilité automatique, simplement parce que « c’est l’autre camp », que cela devient dangereux.»

Pascal Sciarini, politologue et doyen de la Faculté des Sciences de la Société de l’Université de Genève

Gare à l’«américanisation» !  

D’après Pascal Sciarini, la polarisation en politique peut dégrader la qualité du débat public lorsqu’elle se double d’une dimension affective. « C’est lorsqu’il y’a ces formes de rejet, d’hostilité automatique, simplement parce que « c’est l’autre camp », que cela devient dangereux », assène le professeur de l’Université de Genève. Cette diabolisation de l’opposition est d’ailleurs l’une des composantes d’un phénomène global que certains experts décrivent comme une « américanisation » du système politique suisse. Thierry Herman, professeur de rhétorique à l’Université de Neuchâtel, affirme en ce sens que l’avènement au pouvoir de Trump et d’autres dirigeants populistes a fait sauter certaines barrières éthiques. Aussi, il accuse ces leaders de trahir l’allégeance au bien commun supérieur à l’étiquette partisane que représente la nation. « Les freins éthiques, comme le respect de la vérité, le respect d’autrui même quand c’est un adversaire, le respect de la science, ont sauté à mes yeux. »  

Néanmoins, contrairement à d’autres pays, nos institutions tempèrent ces différences. Avec un gouvernement multi-partisans, divers instruments de démocratie directe, la recherche d’un compromis pousse à surmonter les divisions politiques et idéologiques. Ainsi, les débats tenus sous la Coupole sont souvent loués pour leur qualité, comme l’atteste Manfred Bühler. « En vivant de l’intérieur ce quotidien entre parlementaires, les gens s’apprécient dans le respect des divergentes opinions. Quand bien même on peut parfois être irrité, ou nos propos irriter l’autre camp, ça ne pose pas de problème. » En Suisse, tout l’enjeu semble désormais de faire en sorte que la polarisation ne cède pas à ses formes les plus nocives et demeure un levier de débat au sein de la société.

  Par Etienne Di Lello

Sara Benito, Tom Bühlmann, Ella Charrière, Johanel Doppee et Louis Magada ont contribué à la réalisation de cet article.

Ce travail journalistique a été réalisé pour le cours « Atelier presse II », dans le cadre du master en journalisme de l’Académie du journalisme et des médias (AJM) de l’Université de Neuchâtel.

Derniers articles de Ecrit