Productrice pour l’émission Forum de la RTS, Coraline Pauchard est aux premières loges du débat politique suisse. Dans un paysage médiatique de plus en plus fragmenté, elle raconte comment le service public s’efforce de donner la parole à tous, sans perdre l’équilibre.
Chaque soir, Forum confronte des visions opposées de l’actualité suisse. Une de ses productrices éditoriales, Coraline Pauchard, livre son regard sur un débat public moins fracturé qu’on ne le croit, mais de plus en plus frontal.
Est-ce que vous avez le sentiment que les discussions politiques sont plus polarisées aujourd’hui qu’il y a quelques années ?
C’est quelque chose qu’on dit beaucoup. Pour ma part, j’ai vraiment l’impression, en regardant ce qui se fait en France, qu’on en est très, très loin. Les débats politiques sont encore très respectueux en Suisse : on s’écoute parler, on se coupe la parole de manière raisonnable. Il y a encore une certaine culture du dialogue. Cela dit, ce qui a évolué, c’est la manière d’argumenter. Elle est plus cash, plus directe, et parfois bien moins nuancée qu’avant. On hésite moins à brandir des demi-vérités, et le plus punchy l’emporte.
Les médias sont souvent pointés du doigt comme amplificateurs de la polarisation. Quelle est la part de responsabilité d’une émission comme Forum dans ce phénomène ?
On est un peu le produit du système dans lequel on vit. Si le discours politique s’est polarisé, on va aussi le refléter, d’une certaine manière. Est-ce qu’on participe à la polarisation ? Oui et non. Dans une logique médiatique, on aurait envie d’entendre des punchlines, d’avoir des moments forts. En même temps, la qualité du débat dépend aussi de ceux qui nous répondent. Mais j’ai quand même l’impression qu’on est dans une logique d’écoute. Le clash, la grosse polarisation où on met les extrêmes juste pour qu’ils se battent entre eux sans nuance, nos auditeurs n’aiment pas ça.
Comment faites-vous pour construire un débat qui reste représentatif, sans tomber dans le face-à-face caricatural ?
Ça dépend de plusieurs choses. D’abord du casting : il faut connaître ses interlocuteurs, les intérêts qu’ils défendent, comment ils s’entendent et, le gros du travail, c’est notre questionnement de journalistes. Dans un débat, l’avantage, c’est que les deux avis contradictoires sont l’un face à l’autre, quelque part, ils se régulent. Mais finalement, notre seul outil à disposition, c’est le fait.
Ce jeu d’équilibre est-il plus compliqué pour un média public que pour un média privé ?
En tout cas, il est très exigeant, parce que c’est notre marque de fabrique. L’argent est public et notre mandat c’est de servir tout le monde. On ne doit oublier personne. Je ne suis pas la NZZ, qui va être beaucoup plus à droite, ni le Courrier, qui est beaucoup plus à gauche. Et là où certains médias peuvent éviter d’inviter des voix dérangeantes, moi je partirais du principe que, sur une antenne du service public, tout le monde a le droit à la parole.
Selon le Reuters Institute, les gens ont tendance à consommer des informations qui confirment leurs opinions. Est-ce que vous observez ce phénomène de « bulle » à travers les réactions de vos auditeurs ?
Oui, d’ailleurs on ne fait jamais l’unanimité. On reçoit souvent des mails d’auditeurs qui nous disent qu’on était trop ceci ou trop cela. Par exemple, sur les débats autour du conflit au Proche-Orient, on a eu des mails qui nous accusaient d’être trop pro-israéliens, et d’autres qui nous accusaient d’être trop pro-palestiniens. En recevant des objections des deux côtés, on se dit qu’on est suffisamment au milieu. Notre objectif, c’est exactement ça : casser des bulles, faire en sorte que les gens qui ne se parlent pas puissent se parler.
Par Amaëlle Steffen & Tom Bühlmann
Ce travail journalistique a été réalisé pour le cours « Atelier presse II », dans le cadre du master en journalisme de l’Académie du journalisme et des médias (AJM) de l’Université de Neuchâtel.
