À l’heure où les lampes de chevet s’éteignent dans les foyers, une grande dame de métal sort doucement de son repos: la rotative. Il est 23h. Au centre d’impression du Quotidien Jurassien, à Delémont, l’équipe de nuit se prépare au tirage du journal. Reportage.
À la première rencontre, nous pourrions la confondre avec une de ces drôles de machines à Tinguely. Du métal à perte de vue. Des tonnes de cylindres, bobines, dérouleurs et groupes d’impression qui s’animent dans un vacarme inquiétant. L’appareil est un labyrinthe. Il est possible d’en faire le tour par des dizaines de passerelles et ouvertures dérobées. Malgré ses airs de sculpture contemporaine, elle ne s’agite pas que pour amuser. La rotative du Quotidien Jurassien imprime 20’000 exemplaires du journal régional chaque nuit.
L’encre de ses yeux
« Elle est délicate. On doit s’en occuper comme une vieille princesse. Après deux heures de travail, il faut la dorloter pendant des heures pour être sûrs qu’elle veuille bien repartir le lendemain », raconte le gardien de ce titan de fer. Louis Marc Rondeau a 58 ans, dont 42 passés à imprimer. « Ça fait depuis l’âge de 16 ans que je baigne dans le milieu. J’ai quasiment travaillé toute ma vie sur des rotatives ». Sa passion pour la profession prend ses racines chez ses parents. « Ils tenaient un journal de petites annonces. Quand j’étais enfant, je me souviens encore des moments passés dans l’imprimerie. Ça me fascinait», raconte-t-il.
« Elle est délicate. On doit s’en occuper comme une vieille princesse. »
Louis-Marc Rondeau
Minuit, la machine commence à gronder. C’est le signal. Elle a faim. Pendant la prochaine demi-heure, la rotative engloutira plus d’une tonne de papier. De quoi imprimer à un rythme affolant: 60’000 exemplaires à l’heure.
Tenir la cadence
Le coup de feu est lancé. Durant ce laps de temps, impossible de communiquer avec notre interlocuteur. Bouchons d’oreilles écrasés au fond des conduits auditifs, il déambule sur les passerelles de sa machine, le pas pressé. Enchaînant d’abord les allers-retours entre le centre de contrôle et le ruban où sortent les journaux, il vérifie la qualité des premiers numéros. Car, comme il nous l’a expliqué en amont : « les premières minutes sont les plus délicates. C’est là qu’on imprime les brouillons. Pendant que la machine tourne, on doit s’assurer que la bonne quantité d’encre est déversée sur le papier et ajuster jusqu’à obtenir le bon résultat. Évidemment plus on met du temps à y parvenir, plus on jette de journaux à la poubelle ».
Après quelques minutes d’essais, les journaux sont jugés bons. Ils changent de chemin pour s’accrocher aux lignes de pinces qui serpentent au-dessus de nos têtes et se diriger vers la zone d’expédition. La tension redescend un peu. Ce soir-là, pas de problème technique à relever. « C’est la raison pour laquelle on passe autant de temps à l’entretien. On ne peut pas se permettre d’avoir le moindre pépin mécanique. Autrement, les gens ne reçoivent pas leur journal », poursuit-il.
Quarante ans de caractère
Avec quarante années d’expérience sur rotative, Louis Marc Rondeau est un expert. Il a travaillé dans plusieurs imprimeries et installé ce type de machine aux quatre coins de l’Europe. « Le métier n’a pas beaucoup changé. Les rotatives sont toujours les mêmes. La seule chose, c’est que les commandes sont numériques maintenant. Au lieu d’aller se coucher sous les groupes d’impression pour faire les réglages, on peut rester derrière l’ordinateur », indique-t-il.
En plus de la rigueur, le métier demande une certaine flexibilité, puisque les horaires changent chaque semaine. Une équipe de nuit pour l’impression et une équipe de jour pour l’entretien se relayent. Un décalage pour le sommeil équivalent à enchaîner des trajets entre la Suisse et les États-Unis une semaine sur deux. « Pour certains c’est le plus difficile, mais je dois dire que je me suis habitué au fil des années », indique l’imprimeur.
« Le métier le plus important du monde »
Il est bientôt une heure du matin. Les milliers d’exemplaires du quotidien sont prêts à être expédiés. Le temps pour Louis-Marc Rondeau de souffler un peu. Un café à la main, il prend quelques instants pour parler de son occupation. « C’est sûrement prétentieux à dire. Mais pour moi, c’est peut-être le métier le plus important du monde. Si on n’avait pas les livres, on ne pourrait pas apprendre. Sans l’imprimerie, on ne saurait pas ce qu’il y a dans nos boites de conserve. Même s’il y a beaucoup d’écrans aujourd’hui, on n’imagine pas la quantité de choses qui sont encore imprimées », exprime-t-il.

Au bout de la nuit, la fin de la bobine ?
Passionné par son métier, Louis Marc Rondeau sait néanmoins que l’avenir de la profession n’est pas garanti. Le Quotidien Jurassien est l’un des derniers journaux de Suisse à posséder sa propre imprimerie accolée à sa rédaction. Ce qu’on appelle une imprimerie intégrée. La quasi-totalité des autres titres envoient leurs pages dans de grands centres d’impression spécialisés. Le nombre de rotatives a donc fortement diminué au cours des dernières années. Avec le développement des infos en ligne, les abonnements aux versions papier reculent également pour la quasi-totalité des médias traditionnels.
« C’est peut-être le métier le plus important du monde. Si on n’avait pas les livres, on ne pourrait pas apprendre. »
Louis-Marc Rondeau
« Le papier décline surtout parce que tous les médias veulent imprimer à la même heure, soit le plus tard possible, pour avoir les dernières actualités. Du coup, les machines tournent trop peu, et ça ne devient pas rentable à partir d’un certain moment. Les habitudes des lecteurs changent aussi. Personne ne sait vraiment combien d’années les rotatives tiendront encore. Mais une chose est sûre : il faudra toujours des imprimeurs. Que ce soit une rotative ou une autre imprimante, les ressorts du métier se ressemblent. Un monde sans impression n’est pas imaginable de sitôt à mon avis», conclut-il.
Nicolas Voisard
Ce travail journalistique a été réalisé pour le cours « Atelier presse I », dans le cadre du master en journalisme de l’Académie du journalisme et des médias (AJM) de l’Université de Neuchâtel.En moins de trente minutes, la rotative du Quotidien Jurassien imprime l’intégralité du journal





Photos: Nicolas Voisard
