Édito croisé : La jeunesse sur les réseaux , débattre ou s’abattre ? 

La polarisation des jeunes sur les réseaux est-elle un mal nécessaire ? (Photo : libre de droits)

Les jeunes conversent en ligne, parfois avec des avis très tranchés. Cela dérange, mais faut-il s’en inquiéter ou s’en réjouir? Réponse avec deux regards croisés sur la polarisation des nouvelles générations dans l’arène des réseaux sociaux.

Box Articles liés

À lire également

La Suisse, pays du consensus ? Entre gauche et droite, le débat public s’est durci depuis les années 1990. Cet article s’inscrit dans notre dossier qui explore cette tension.

Dans une Suisse réputée pour sa culture du compromis, la polarisation politique occupe une place de plus en plus visible dans le débat public. L’UDC et le PS, distants dans l’échiquier politique, figurent parmi les deux premiers partis du pays.  

Cet édito croisé s’inscrit dans notre dossier dédié à la question. Dans notre éclairage, les différents spécialistes interrogés voient dans la polarisation un moteur au débat démocratique, plutôt qu’une menace. Mais cette polarisation change de visage lorsqu’elle se déplace sur les réseaux sociaux, en particulier chez les jeunes.

La polarisation :  signe d’une démocratie vivante

La jeunesse inquiète. On la voit s’écharper sur Instagram ou TikTok, ce qui procure des sueurs froides à celles et ceux pour qui les réseaux sociaux sont plutôt synonymes d’enfer, que de manière de s’exprimer. Mais ne nous trompons pas de diagnostic. La polarisation n’est pas un frein, mais un levier. Les opinions divergentes forgent un système sain. Sans débat, pas de compromis, sans compromis, adieu la démocratie. Si l’électeur bien rodé ne sait lui-même parfois pas comment trancher sans ligne claire, pourquoi espérer de la jeunesse qu’elle arrive, contre tout pari, à s’affirmer sans polarisation.  

L’émotion comme premier facteur d’engagement, la volonté de changer les choses comme rappel incessant de l’envie de toujours s’investir. Si un jeune se sent concerné, c’est parce qu’il y a un enjeu, un conflit d’idées qui le prend aux tripes, qui touche à son avenir, à son voisin, à sa formation professionnelle, à sa liberté. Les réseaux sociaux ne font que moderniser la « presse partisane » des années 50. Les algorithmes n’ont pas inventé les extrêmes, ils sont leurs descendants. 

La jeunesse telle que je la connais, ou que je l’idéalise, porte haut et fort des valeurs de liberté, d’union et de tolérance. Elle réfute la fermeture d’esprit, les vieux hommes blancs qui donnent leur avis sur tout, tout le temps et surtout sur les femmes, et elle est la première à dire quand quelque chose ne lui convient pas. En Suisse, notre système démocratique, ainsi que le filtre populaire des référendums sont des garde-fous qui peuvent transformer ces tensions en solutions concrètes. La polarisation finit toujours par s’apaiser dans les urnes dès qu’un consensus se dessine. À la jeunesse, ne craignons pas le débat, même vif, il est le sel de la liberté.  

Les algorithmes : quand le débat tombe KO

L’optimisme de ma consœur omet un constat essentiel : la polarisation qu’on observe chez les jeunes n’est plus poussée par l’idéologie, mais par l’affect. Les réseaux sociaux servent de ring de boxe, où chacun se bat avec ses pouces, non pas pour vaincre une idée, mais celui qui la porte. Le débat, lui, tombe inlassablement KO et disparaît face à un puissant adversaire : l’algorithme. Enfermés dans un défilé de vidéos faites sur mesure, les jeunes ignorent tout des meilleurs arguments de ceux qu’ils pensent combattre.

Le camp adverse ne leur apparaît jamais en pleine lumière, mais sous les traits d’une caricature déjà humilié. L’ennemi n’est jamais présenté pour être compris, mais pour être achevé. Et s’il franchit la ligne de front, celle du fil d’actualité, ce n’est pas pour faire douter, c’est pour s’offrir en nouvelle cible. Alors, derrière son écran, on se déguise en soldats : on charge l’espace commentaire, on vise l’autre et on tire une munition de plus dans une guerre numérique où personne ne cherche vraiment à convaincre.   

La liberté, l’union et la tolérance : j’aimerai bien y croire. Mais quelle tolérance reste-t-il quand chaque désaccord devient une faute morale ? Quelle liberté peut-on revendiquer lorsque les feeds nous enferment ? Quelle union peut perdurer quand notre attention est captée par ce qui choque, humilie ou radicalise ?     

On ne construit pas son avis dans une bulle, on le teste, on l’étoffe, on l’entraîne au contact de ce qui résiste, jusqu’à ce qu’il puisse tenir debout. Un vrai débat ne survit pas là où l’autre n’est vu que comme un ennemi.    

Par Ella Charrère et Sara Benito

Ce travail a été réalisé pour le cours « Atelier Presse 2 » dans le cadre du Master en journalisme et communication de l’Université de Neuchâtel.

Derniers articles de Ecrit