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Au marché du meurtre en ligne, l’arnaque empoche la mise

Sur le darknet, les criminels concluent des affaires en toute illégalité. © Keystone
Sur le darknet, les criminels concluent des affaires en toute illégalité. © Keystone

Dans l’ombre du darknet fleurissent des tueurs à gages, tandis que les emails de rançon pour empêcher un passage à l’acte se multiplient. Il en va souvent de plusieurs milliers de francs.

Cet article appartient à la série Nouvelle économie de la mort consacrée aux innovations et évolutions dans le secteur du décès:
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Drogues, armes et même tueurs à gages. En quelques clics, le darknet promet d’assouvir les pulsions les plus sombres. Ce printemps, par exemple, le ministère public de Zurich a accusé un homme d’avoir engagé un tueur en ligne afin d’exécuter son ex-compagne, relatent nos confrères de «Watson».

Si en Suisse, les cas recensés sont jusqu’à présent rares, ce fait divers insolite revient régulièrement dans l’actualité. Mais est-ce si simple de trouver des tueurs à gages sur le darknet?

Marché caché

Cela pourrait vous surprendre, mais il n’y a nul besoin d’être un professionnel de l’informatique pour explorer la face cachée d’internet. Il suffit d’installer l’application TOR (The Onion Network) sur son ordinateur. Ce réseau permet d’anonymiser votre connexion internet et d’accéder à des sites non référencés sur les moteurs de recherche classiques comme Google. C’est de cette façon que nous avons donc réussi à nous engager sur le darknet.

Cependant, pour pouvoir atteindre des sites cachés en .onion – domaine accessible uniquement par l’intermédiaire de TOR – il est nécessaire d’utiliser un annuaire. Le plus connu est «The Hidden Wiki». Ce site regroupe multitide d’URLs permettant de se rendre sur le darknet. Ces sites sont regroupés par service: mixage de bitcoin, portefeuilles anonymes, vente de drogues ou d’armes à feu, location de hacker, etc. Mais pas de tueurs à gages à l’horizon. 

En toute logique, notre recherche délicate, c’est-à-dire trouver un lien vers un site dissimulé, a plus de chance d’aboutir au travers d’un annuaire dissimulé lui aussi. Sur l’application de messagerie Telegram – connue pour son niveau élevé de confidentialité et de sécurité – nous avons trouvé un groupe nommé «Hidden Links». Et bingo! Ce groupe partage plusieurs liens vers des services de tueurs à gages. Les plus récents mènent sur «PasteBox»; une plateforme de petites annonces. Chaque entrée contient les prestations, les tarifs (entre 10’000 à 25’000 dollars) et les moyens d’entrer en contact avec l’interlocuteur recherché.

Arnaque «parfaite»

En réalité, les annonces de tueur à gages s’avèrent être, dans la majorité des cas, des escroqueries selon la police du canton de Neuchâtel. Le constat est le même du côté des forces de l’ordre du canton de Vaud. «La somme est versée préalablement, partiellement ou dans sa totalité, et l’action n’est jamais réalisée, indique François Nanchen, policier vaudois connu pour ses vidéos TikTok de prévention. De plus, c’est une pratique qu’il est absurde de dénoncer puisque cela reviendrait à avouer sa volonté de tuer quelqu’un.» Ce sont donc des arnaques «parfaites» qui peuvent rapporter de jolies sommes. 

Selon cet «eCop» romand, «il est quasiment impossible d’effectuer des surveillances ou des investigations sur le darknet, car la connexion au réseau, en plus d’être cryptée, passe par trois serveurs distincts». François Nanchen mentionne toutefois que la découverte de l’utilisation du darknet par un suspect survient la plupart du temps au détour d’un autre motif d’enquête, lors de la saisie et de l’analyse du matériel informatique. Aussi, bien qu’aucun cas de meurtre lié à cette pratique ne soit connu, ni sur Vaud ni sur Neuchâtel, il existe malgré l’anonymat des échanges des personnes qui se retrouvent derrière les barreaux pour avoir tenté d’y recourir.

Gare à vos mails

Mais pas besoin d’aller sur le darknet pour se retrouver confronté à un tueur à gages. Vous avez peut-être déjà reçu un message de ce type dans votre boîte mail: «Cette semaine, un client m’a contacté avec toutes vos coordonnées et m’a confié la secrète mission de vous éliminer physiquement […] Si je ne reçois pas d’argent de votre part, je remplirai ma mission sans faillir.»

Dans une vidéo, publiée le 5 mars dernier sur TikTok, François Nanchen débunke cette escroquerie. Il y montre un échange de mails où le tueur à gage présumé lui demande 10’000 euros pour mettre fin au morbide mandat. «Cette arnaque «à la menace creuse» repose sur l’urgence et la peur. Souvent prendre quelques minutes de recul suffit pour se rendre compte que tout est faux», confie le chargé de prévention auprès des 13-16 ans sur les réseaux sociaux. Il invite aussi les internautes à signaler les courriels frauduleux à l’Office fédéral de la cybercsécurité (OFCS).

Un réseau opaque
Il est très difficile de quantifier la valeur économique générée par le darknet. «Cette plateforme est décentralisée. Il est impossible d’en avoir une photo complète. La majorité des pages web étant cachées et accessibles uniquement avec un lien direct transmis par un tiers», explique Olivier Beaudet-Labrecque, doyen de l’Institut de Lutte contre la criminalité économique (ILCE) à la Haute école de gestion Arc de Neuchâtel.
En plus, les paiements sur le darknet sont anonymisés puisqu’ils se font généralement en crypto-monnaie: «On ne peut pas savoir qu’une transaction dans la blockchain est liée à une transaction sur le darknet», complète le doyen. Il ajoute que les coûts de la cybercriminalité peuvent être en revanche estimés: «Le World Economic Forum parle d’un coût qui atteindrait les 10,5 trillions de dollars à l’échelle mondiale en 2025.»
Selon l’Office fédéral de la cybersécurité (OFCS), le nombre d’escroqueries en ligne a presque doublé en une année. 16’951 cas étaient signalés au deuxième semestre 2022 contre 30’331 sur la même période en 2023. Les arnaques et l’hameçonnage sont les menaces les plus fréquemment dénoncées. «Les incidents remontés ne sont pas toujours des cyber attaques réussies», nuance le service de communication de l’OFCS.
Le centre de compétences de la Confédération constate que la Suisse est mal équipée pour faire face aux cybermenaces. D’après «Le Temps», la structure compte 54 employés et espère atteindre 67 équivalents plein-temps d’ici la fin de l’année. Le budget annuel de l’office est de 14,6 millions de francs.

Par Julie Collet, Mathilde Schott et Yannick Cattin
Ce travail journalistique a été réalisé pour le cours “Pratiques journalistiques thématiques” dans le cadre du master en journalisme de l’Académie du journalisme et des médias (AJM) de l’Université de Neuchâtel.

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