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Humuser nos morts: une innovation low-tech à moindre coût?

La crémation et l’inhumation coûtent cher et polluent. L’humusation, quant à elle, séduit par son caractère écologique et la promesse de moindres coûts. Mais cette pratique funéraire, encore illégale en Suisse, n’est pas gratuite pour autant. Décryptage.

Cet article appartient à la série Nouvelle économie de la mort consacrée aux innovations et évolutions dans le secteur du décès:
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Et s’il existait une meilleure technique que l’inhumation ou la crémation pour disposer du corps des défunts? L’humusation pourrait en être une. Cette nouvelle modalité funéraire, développée depuis une décennie, permet d’optimiser le processus de dégradation naturelle des corps.

Si la décomposition n’a rien d’innovant, l’humusation repose sur des procédés modernes. Le corps est entreposé au-dessus du sol, dans une butte de compost composé de broyats de bois vert et d’accélérateurs de décomposition naturels. Après moins de quatre mois, plus une trace de chair, mais que des os et des dents! Ceux-ci sont moulus, puis réintégrés à la butte. Résultat: la dépouille est transformée en humus fertile après une année seulement. On peut alors utiliser ce terreau pour améliorer la composition d’un sol ou faire pousser un arbre en mémoire du défunt.

Illégale en Suisse

Bien que le fonctionnement de l’humusation soit complexe – des ingénieurs en compost et autres scientifiques travaillent sur son développement –, elle constitue une innovation low-tech, puisqu’elle fait appel à des techniques durables, simples et appropriables. Le hic: l’humusation n’est pas permise par le cadre légal helvétique. C’est pour l’autoriser que Sarah Joliat a créé l’association Humusation Suisse, juste avant le Covid.

Au bout du fil, la jeune patronne des Pompes funèbres du Léman s’enthousiasme: «Je rentre d’un colloque en Belgique sur l’humusation. La légalisation se fait aussi attendre là-bas et en France, mais les choses bougent!» S’est-elle lancée dans la promotion de l’humusation pour conquérir des nouvelles parts de marchés? «Non, plutôt parce que je suis cinglée, rigole-t-elle. On sait que la mort est un business, mais je n’ai aucun intérêt financier à promouvoir l’humusation.»

Pour Sarah Joliat, c’est clair: ce sont les communes, et non pas le privé, qui devraient se saisir de l’humusation pour que cette pratique funéraire soit accessible à tous. S’il est difficile d’estimer combien il faudrait débourser pour humuser un défunt, tant que les exigences légales ne sont pas fixées, Sarah Joliat pense que la facture sera plus douce que pour l’inhumation ou la crémation.

Des frais en moins

Selon nos calculs, l’humusation se démarque surtout par des coûts en moins. Exit les frais de thanatopraxie (soins de conservation qui tournent autour de 200-250 francs), l’achat d’un cercueil (de 150 à plus de 1000 francs), la conception d’une stèle (plusieurs milliers de francs), ou encore le coût de l’enterrement ou de la crémation.

L’absence de thanatopraxie s’explique par l’incompatibilité des soins de conservations avec la décomposition naturelle recherchée par l’humusation. Pour ce qui est d’une pierre tombale, on imagine mal investir dans une stèle qui ornerait la butte d’humusation pendant seulement douze mois.

En Suisse, le coût moyen de funérailles avec une crémation dépasse les CHF 5’000. Quant à l’inhumation, le site de prévoyance funéraire everlife.ch indique qu’il faut compter CHF 8’000 pour l’ensemble des obsèques. À noter que la facture varie grandement selon la commune de domicile, puisque certaines offrent les services funéraires alors que d’autres non.

L’humusation ne sera pas gratuite pour autant. Il faudra louer un cercueil et acheter un linceul ou des habits biodégradables. Sans oublier de prendre en charge le coût du lit végétal, de l’entretien et de la surveillance de votre butte – même si les communes pourraient décider de couvrir ces frais, comme certaines le font pour l’inhumation et la crémation.

«Investissements conséquents»

Pour Marc Brodard, entrepreneur fribourgeois en pompes funèbres, le coût de l’humusation est sous-estimé. «Certes, l’humusation permettrait d’atteindre une nouvelle clientèle, plus soucieuse de l’environnement. Mais il faudra aussi former les collaborateurs, obtenir des permis, transporter les corps vers des sites spécifiques. Ces derniers nécessitent des investissements conséquents. Cela coûtera du temps et de l’argent.» Il souligne également la charge «non négligeable» d’une opération marketing en parallèle: «Il s’agit d’un processus complexe qui nécessitera beaucoup de communication.»

L’entrepreneur exprime également ses préoccupations par rapport au délai de décomposition qui varient énormément en fonction des conditions climatiques et de la composition des sols. «L’issue est trop imprévisible. Pour les proches du défunt qui cherchent un lieu de recueillement stable et permanent, ce n’est pas optimal.»

Plus écolo et une opportunité pour le secteur

Outre votre porte-monnaie ou celui de vos proches, l’humusation promet aussi de coûter moins cher à la société. La raison: des externalités négatives réduites, en comparaison à l’inhumation et la crémation, qui ont un fort tribut environnemental. «On pollue déjà tellement de notre vivant, être humusé permettrait de moins polluer après notre mort», fait valoir Sarah Joliat. 

La présidente d’Humusation Suisse rappelle que la crémation émet des particules toxiques dans l’air et que l’inhumation contamine les sols, sans oublier «la cadavérine, la putrescine, et les autres merdes qu’on bouffe comme les pesticides et les médicaments qui finissent dans les nappes phréatiques sous les cimetières.» Votre empreinte carbone continue aussi d’enfler après votre mort. Une crémation consomme une trentaine de litres de combustible fossile. Pire encore, une inhumation émet 3,6 fois plus de gaz à effet, selon une étude réalisée par les Services funéraires de Paris.

Si elle est moins coûteuse, l’humusation risque-t-elle d’appauvrir les acteurs du marché funéraire? Sarah Joliat nuance: «C’est vrai que les pompes funèbres prennent souvent peur quand on aborde l’humusaiton, notamment parce qu’elles effectuent une bonne partie de leurs marges sur les cercueils. Mais je ne pense pas qu’on perdra grand-chose, puisqu’il faudra quand même un cercueil de location et que la désinfection s’ajoutera à notre cahier des charges.» L’entrepreneuse voit donc un potentiel dans cette nouvelle part de marché et rappelle que l’humusation devrait aussi générer de nouveaux emplois dans le secteur.

Par Salomé Laurent, Thibaut Mabut et Charlotte Buser
Ce travail journalistique a été réalisé pour le cours “Pratiques journalistiques thématiques” dans le cadre du master en journalisme de l’Académie du journalisme et des médias (AJM) de l’Université de Neuchâtel.

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