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Des diamants funéraires à prix d’or

Des entreprises suisses créent des diamants commémoratifs à partir de cendres de défunts. La conception et le prix de ces souvenirs posent néanmoins question. 

Cet article appartient à la série Nouvelle économie de la mort consacrée aux innovations et évolutions dans le secteur du décès:
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Exit l’urne funéraire classique où reposent nos proches disparus. Aujourd’hui, nous pouvons leur rendre hommage en les arborant en bracelet, collier ou encore boucles d’oreilles. C’est en tout cas la promesse d’entreprises spécialisées qui proposent de créer des diamants de synthèse à partir de cendres de crémation. Des bijoux qui permettent de garder un lien éternel avec les êtres chers. 

Alors, trop beau pour être vrai? C’est en tout cas l’avis de gemmologues sur le processus technique pour obtenir un diamant à partir de restes incinérés. Les prix affichés par les entreprises laissent également perplexes. Les fabricants, de leur côté, défendent la conception et les tarifs de leurs diamants. Et il faut dire que leur secteur ne connaît pas la crise.

Une technique de pointe

La pratique, créée par l’entreprise américaine LifeGem, existe depuis bientôt 25 ans. D’autres firmes sont rapidement montées dans le train, dont les leaders suisses Lonité et Algordanza. Ces dernières assurent pouvoir créer des diamants synthétiques à partir de cendres, grâce à une technologie de pointe. 

Concrètement, la technique consiste à extraire le carbone des restes du défunt et à le transformer en graphite. Le tout est ensuite placé sous des presses à haute pression et à haute température pour obtenir le fameux diamant. Là où la nature a besoin de siècles, les laboratoires ne requièrent eux que 3 à 9 mois.

À partir des cendres, vraiment ?

L’idée a de quoi séduire. Mais des doutes purement techniques émergent chez les spécialistes. Lors de la crémation, le corps est en effet soumis à de fortes températures en présence d’oxygène. Dans ces conditions, la matière organique, comme le carbone, devient du CO2. «Les cendres qu’il reste sont des éléments chimiques qui n’entrent pas dans la conception du diamant», affirme Jean-Pierre Chalain, responsable de recherche et de développement à l’Institut suisse de gemmologie (SSEF). «Je ne prends pas position, mais je suis sceptique», ajoute-t-il. 

Un argument que réfute Lonité, qui propose ces diamants commémoratifs depuis 2017. Sa co-directrice, Thalissa Nivard soutient: «Après la crémation, les cendres contiennent environ 1% à 5% de carbone (…) et cela est assez pour procéder à la première phase qui est la purification des cendres en amont de l’extraction du carbone.» Contactée à plusieurs reprises, l’entreprise Algordanza n’a elle pas souhaité s’exprimer. 

Jean-Pierre Chalain est également perplexe sur un autre point, et pas des moindres: «Il n’est pas possible de certifier que la source de carbone est bien celle prétendue par l’entreprise.» À savoir, les cendres du défunt. Une remarque cette fois-ci confirmée par la co-directrice de Lonité: «La relation exclusive que nous avons avec nos clients est basée sur la confiance. Nous n’avons absolument aucun intérêt à mentir ou tromper le client à ce sujet.»

Des diamants suisses certifiés à l’étranger

La question de la certification des diamants de crémation est un enjeu majeur qui pose question. En Suisse, l’institut de gemmologie SSEF avait été contactée dès les prémices de cette pratique, mais a toujours refusé catégoriquement de certifier ce genre de bijou. «Puisqu’il n’est pas possible de certifier la source du carbone, nous avons répondu qu’il n’était pas possible de faire cela», explique le gemmologue Jean-Pierre Chalain.

Ainsi, les entreprises suisses comme Lonité se rabattent sur des certifications internationales, pour accroître le standing et la crédibilité de leur produit: «Nos diamants sont certifiés par des instituts de renom comme le GIA (Gemological Institute of America) ou le IGI (International Gemmology Institute). Ces deux instituts fournissent un certificat pour chaque diamant certifiant que c’est un vrai fait à partir de l’élément carbone. Cependant, il n’existe pas de moyen précis de déterminer la source du carbone», détaille la co-directrice de Lonité. Des facteurs, en plus du prix élevé, qui pourraient expliquer que ces diamants se vendent mieux à l’étranger qu’en Suisse.

Des diamants à tout prix

Ambré, rouge, vert, bleu ou encore blanc, la palette de couleur des diamants commémoratifs est large. Et ce n’est pas tout: les clients peuvent choisir le diamètre de la pièce, allant généralement de 0,25 carat à 3 carats, ou encore la forme du bijou. Lonité est une des seule entreprise suisse qui affiche ses tarifs sur son site internet. Comptez 2200 francs à 38’000 francs, suivant les options choisies. Des prix plus élevés que ceux des diamants synthétiques classiques. Ces derniers sont d’ailleurs connus pour être une alternative de qualité moins onéreuse que les diamants naturels. 

En presque 7 ans, nous avons pu observer une croissance entre 30% et 40% de nos ventes chaque année jusqu’à aujourd’hui

Thalissa Nivard, co-directrice de Lonité

Thalissa Nivard s’en défend: «Les diamants de commémoration requièrent une méthode artisanale à haute température. Les coûts de production et de logistique sont élevés et justifient donc des prix plus élevés de manière générale.»

Malgré les tarifs élevés qui n’incluent pas la crémation, le marché du diamant commémoratif est en plein essor. «En presque 7 ans, nous avons pu observer une croissance entre 30% et 40% de nos ventes chaque année jusqu’à aujourd’hui», souligne la co-directrice de l’entreprise. La Suisse est un petit marché pour Lonité. La majorité de leur clientèle se trouve en Allemagne, en Angleterre, au Japon ou encore aux Etats-Unis. 

Le caractère singulier mais aussi pérenne des diamants commémoratifs séduit au-delà de nos frontières. Certains semblent s’accommoder des débats techniques sur le processus de création et privilégier la symbolique. Ces bijoux sont leur manière de donner un second souffle aux êtres qu’ils chérissent. Leur souvenir n’a pour eux pas de prix et mérite alors bien un diamant.

Par Solène Monney et Giacomo Notari
Ce travail journalistique a été réalisé pour le cours “Pratiques journalistiques thématiques” dans le cadre du master en journalisme de l’Académie du journalisme et des médias (AJM) de l’Université de Neuchâtel.

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