Sur les pistes enneigées du domaine de Verbier, une seule chose trouble le silence de la nuit : le ronronnement des dameuses. Leur mission consiste à remonter et redistribuer la neige poussée vers le bas par les skieurs pour offrir, à l’aube, des pistes parfaitement lissées. Un travail solitaire et exigeant, que nous avons suivi durant une nuit au côté de Florent et Bertrand, deux professionnels expérimentés.
Début novembre, Verbier lance la saison en ouvrant quelques secteurs pour les premiers week-ends de ski. Mais avant tout il faut préparer les pistes. Le rendez-vous est fixé à la fin de la journée, alors que le soleil disparait derrière les montagnes. Première étape: la télécabine jusqu’à Verbier, où les dameurs planifient leur nuit avec leur responsable. Puis, direction Les Attelas en motoneige. Là, les attendent les dameuses, alignées et prêtes à l’action. Pendant l’ascension, les yeux des deux hommes scrutent déjà leurs pistes: chacun connaît les siennes, avec leurs particularités et pièges. Trous, bosses, plaques de terre… Le travail commence avant de monter dans la dameuse.
La nuit tombe. Chacun s’installe aux commandes. Le ballet nocturne peut commencer.
La terre, ennemie numéro un
Le mot qui revient le plus souvent n’est pas « neige », mais « terre ». Début novembre, la couche blanche est encore fine et délicate. Le défi des premières semaines de la saison consiste à créer un manteau neigeux solide avec une matière première fragile. « C’est un véritable travail d’horloger », confient les dameurs. Il faut casser la croute de la neige, la travailler, la tasser, sans sortir de terre. Ils doivent composer avec la neige disponible et redistribuer chaque portion avec minutie, pour obtenir une surface uniforme.
Pour les guider, les dameuses disposent d’un système informatique, qui indique l’épaisseur de neige sous la lame. Mais la technologie a ses limites. Les dameurs se fient davantage à l’aspect visuel de la neige qu’aux indications de la machine. Le damage est un métier d’expertise, qui s’apprend avec les années.
« C’est un peu comme conduire une voiture, en terrain hostile, sur une couche éphémère » résume Bertrand, conducteur de dameuse depuis plus de 18 ans. Aux commandes de sa machine de cinq mètres de large, neuf mètres de long et plus de dix tonnes, il la maitrise à la perfection. Les passages les plus délicats sont ceux des départs des remontées mécaniques. Entre piquets et portiques, les dameurs manœuvrent avec une précision millimétrique.
C’est un peu comme conduire une voiture, en terrain hostile, sur une couche éphémère.
Bertrand, conducteur de dameuse pour Téléverbier SA

Un danger bien réel
Alors que la nuit vient de tomber, Bertrand remarque un skieur resté sur la piste malgré la fermeture. Il descend de sa machine pour lui demander de quitter les lieux. Ici, le danger ne vient ni de la montagne ni des machines, mais souvent des imprudents. Randonneurs, skieurs et parfois même cyclistes s’aventurent sur les pistes une fois la nuit tombée. Sur les pentes raides, les dameuses à treuille sont attachées par un câble à un point d’encrage situé en haut de la piste. Ce câble, tendu et invisible dans la nuit, pourrait littéralement couper quelqu’un en deux.
Des histoires d’accidents, les dameurs en ont plein. Florent évoque l’histoire d’un randonneur qui avait établi sa tente au bord de la piste des Attelas en 2018. L’emplacement était totalement invisible, et situé dans une zone de manœuvre des dameuses. L’accident, dès lors inévitable, n’a heureusement pas été mortel. Les dameurs redoublent donc de prudence, signalent les zones de danger avec des cônes lumineux et communiquent en permanence par radio. Le tout est de faire comprendre aux skieurs et randonneurs nocturnes que le danger est bel et bien réel, et mérite d’être pris au sérieux.

Le monotone, c’est la norme
Les heures passent au fil des pistes. Dans sa cabine, le dameur est complètement isolé. Nuit noire, pistes étendues de blanc, cliquetis des joysticks qui dirigent la dameuse et fond sonore de la radio. L’ambiance est presque hypnotique. Vers minuit, c’est l’heure de la pause repas: un moment rare de convivialité avant de replonger dans la monotonie solitaire du travail. Autour de la table, les plaisanteries fusent. Bertrand en profite pour nous montrer une vidéo de miniatures de dameuses. Amusé, il garde son regard de machiniste et décortique les détails techniques des reproductions. Même à table, les dameuses ne sont pas loin.
Les heures qui suivent sont les plus difficiles. À cause de la chaleur dans la cabine et la monotonie de la piste, la somnolence pèse sur les machinistes. Conscients de ce risque, ils essaient de maitriser leur sommeil la journée, pour éviter la fatigue la nuit. De plus, les dameuses sont équipées d’une alarme : trois minutes sans action sur les commandes, et un signal retentit.
Une fois la dernière piste damée, direction le garage. Les machines sont ravitaillées, vérifiées et nettoyées avant d’être rangées pour la journée. Ces derniers gestes reflètent le soin apporté aux dameuses, essentielles à la qualité du travail.
C’est un véritable travail d’horloger.
Bertrand
Les artisans de la perfection
Le métier de dameur se vit la nuit. En saison, les horaires s’étendent de 18h à 5h du matin, quatre jours d’affilée, suivis de deux jours de repos. Une vie entièrement décalée, où les journées se passent à dormir. Ce rythme n’est néanmoins pas perçu comme un sacrifice. « Tout est une question d’organisation », assure Bertrand, père de deux filles.
Les deux dameurs partagent la passion de la neige. Elle est leur moteur et leur permet de survivre à ce rythme de vie effréné. Florent confie même que, si cela était possible, il rêverait de faire ce métier à l’année. Hors de question cependant de quitter le Val de Bagnes, sa vallée d’origine, ni ses pistes qu’il entretient depuis plus d’une dizaine d’année.
Les dameurs sont les artisans invisibles du ski. Pourtant, ils ne profitent presque jamais des pistes qu’ils préparent. Leurs horaires les en empêchent. Leur exigence reste sans faille. Dans ce milieu, on ne « coupe pas » les lignes d’un collègue (tracer une diagonale à travers la piste): ce serait un manque de respect. Les taquineries vont bon train lors des pauses, mais la rigueur reste une fierté. Chaque nuit, dans le froid et la lumière des phares, ces hommes façonnent la neige avec précision et passion. Le matin venu, les premières traces des skieurs effaceront leur travail, mais pas leur empreinte : celle d’un métier invisible, au service de la perfection.

