À la Poste, la nuit appartient à ceux qui trient

La collaboratrice Ana de Almeida à son poste de codage, au centre de colis de Daillens (VD). © Alisson Shepherd

Alors que la Suisse dort, une centaine de collaborateurs s’activent au centre de tri de Daillens. Pour certains employés, ce travail nocturne est un choix de vie qui allie famille, rythme personnel et épanouissement professionnel. 

Le silence de la nuit se brise dès les premiers pas dans l’immense centre de colis de Daillens. Il est 20h, et telle une ruche bourdonnante, le hall gigantesque vibre au rythme des tapis roulants qui serpentent dans tous les sens et acheminent sans relâche des paquets venus de tous les horizons. Le brouhaha est tel qu’il impose de hausser le ton pour se faire entendre dans ce tourbillon mécanique incessant où tout se trie, circule, bifurque vers son secteur. On ne sait où donner de la tête: des milliers de colis défilent sous des centaines de mains agiles. Certaines sont novices, d’autres ont répété ces gestes des milliers de fois au fil des années. 

Parmi elles, Ana de Almeida, 38 ans, collaboratrice de nuit au centre. La femme de 38 ans affiche un sourire étonnant dans cette atmosphère industrielle: « J’adore travailler ici ». Chaque nuit, elle et une centaine de personnes s’affairent à trier des colis qu’elles ne recevront jamais. Travaillant parfois jusqu’à 4h du matin, elles assurent plus de 100’000 correspondances par jour vers la Suisse et l’international.   

Pour les oiseaux de jour, travailler de nuit évoque souvent la fatigue et les boissons caféinées. Mais lorsqu’on aborde l’ancien emploi diurne d’Ana: « Cela ne me manque pas », rétorque celle qui travaillait autrefois de 7h à 18h dans une ferme de légumes. Mère de deux jeunes filles, Ana préfère l’horaire du travail de nuit, qui accommode davantage le rythme de l’école. D’autant plus que son mari travaille de jour et « qu’aucune maman de jour n’était disponible », explique-t-elle. 

La collaboratrice Ana de Almeida à son poste de codage, au centre de colis de Daillens (VD). © Alisson Shepherd

Sa nuitée habituelle? Installée à son poste de « codage » de 18h30 à 3h15, Ana manipule, scanne et étiquette les colis d’une main experte. Un geste mécanique qu’elle répète depuis quatre ans, mais qu’elle s’applique toujours à exécuter avec soin: « Si je ne fais pas bien mon travail, je me sens mal », confie-t-elle. « Mon chef dit que c’est très professionnel », lâche-t-elle avec un rire en guidant un colis sur le convoyeur automatique. 

Le travail de jour ne me manque pas.

Ana de Almeida

Mais comment s’habituer au rythme nocturne? Contrairement à certains collègues qui ont d’emblée commencé à 100 %, Ana a échelonné les pourcentages avant d’atteindre le temps plein, et ce « dès que la petite a commencé l’école. » Bien qu’elle assure que cette transition s’est faite sans encombre, les impératifs familiaux s’imposent dans sa routine. Couchée à 3h30, Ana se lève à 7h pour envoyer ses filles à l’école à 7h30. Elle retrouve ensuite ses draps toujours chauds jusqu’à 11h30, avant de préparer le dîner de sa benjamine qui passe encore l’après-midi à la maison. Malgré le morcellement de son sommeil, Ana se porte bien.

Un collaborateur de la poste devant de nombreux paquets qui transitent à Daillens. © Alisson Shepherd 

Une transition facile pour tous et toutes? 

Toutefois, la transition vers le rythme nocturne n’a pas été simple pour tout le monde. C’est notamment le cas d’Édouard Jocelyn, 44 ans, directement engagé à temps plein il y a maintenant dix ans. Accroupi dans l’une des longues allées du hall pour attacher deux conteneurs à roulettes à son chariot tracteur, Édouard se redresse lorsqu’Ali, le collaborateur logistique chargé des visites, l’interpelle avec la familiarité des collègues qui se connaissent depuis longtemps: « Lui, c’est l’homme le plus voyageur que je connaisse! » Édouard répond par un large sourire éclatant. 

Je ne dormais que trois heures par nuit!

Édouard Jocelyn

Questionné sur ses horaires, Édouard se dit « très content » de son travail. Pourtant, ses débuts dans la vie nocturne n’ont pas été simples. Pour ce père qui se qualifie de « très présent », concilier vie de famille et travail de nuit a été une véritable épreuve: « J’allais déposer et chercher les enfants quatre fois par jour. Je ne dormais que trois heures par nuit! », se rappelle-t-il en secouant la tête. Il souligne que la communication avec son épouse, employée dans une bijouterie de grande surface, a été essentielle pour arriver à un équilibre. Il ajoute, non sans un certain soulagement, que « maintenant que les enfants sont grands, c’est plus facile de s’organiser. » Et si diverses destinations passées flottent dans l’air, les prochaines vacances familiales sonnent particulièrement attendues: « l’Île Maurice, d’où je suis originaire! », lance Edouard avec un sourire fier. Mais le temps presse ici à Daillens, et voilà déjà que sa silhouette s’engouffre dans un long couloir, suivie d’une file de chariots cliquetant sur ses pas. 

Des profils variés au travail du soir 

Il n’y a toutefois pas que des parents à la Poste. Selon le responsable suppléant Alex Rolle, le personnel compte des profils très diversifiés: « nous employons des jeunes de 19 ans comme des personnes retraitées. » Parmi elles, Bruno Barboza, 29 ans, s’occupe de charger des conteneurs de colis en direction du « national », c’est-à-dire vers la Suisse alémanique. Le bouclement des chargements à 22 h approchant, Bruno s’affaire, manie et agence les envois avec une précision à la Tétris. 

Bruno prêt à partir à la pause sur son chariot tracteur rouge, au centre de colis de Daillens (VD). © Alisson Shepherd

Ce jeune Cap-Verdien définit son job comme un « travail physique ». Conscient de la situation de nombre de ses collègues, il relativise sa chance: « pour moi qui n’ai pas à m’occuper d’enfants, c’est plus facile. » Adepte de salle de sport pendant la journée, il affirme avoir un train de vie équilibré: « 7 à 8h de sommeil me suffisent‍‍‎‌. » Ce soir-là, Bruno rentrera à la maison à 2h50. Mais avant cela, il planifie méticuleusement les tâches à effectuer après sa pause repas à 21h. Puis, Bruno enfourche son bolide et disparaît au coin d’une allée bordée de piles de cartons et de plastique. Une vraie cité de colis qui se renouvelle chaque nuit. 

Par Alisson Shepherd
Ce travail journalistique a été réalisé pour le cours « Atelier presse I », dans le cadre du master en journalisme de l’Académie du journalisme et des médias (AJM) de l’Université de Neuchâtel.

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