Les friperies vintages, le prix derrière les coutures

Boutique Kommun à Confédération Centre (GE), (Photo : SB)

La seconde main s’ancre dans les habitudes suisses. En 2025, 70% des ventes réalisées sur le site Ricardo concernaient l’occasion. Mais dans l’essor des friperies vintages, certains prix peuvent parfois sembler élevés. De la sélection à la mise en rayon, enquête sur ce qui se cache derrière les étiquettes.

Pousser la porte d’une boutique vintage, c’est souvent entrer dans un univers singulier. Des vêtements organisés par couleurs, l’air qui porte un parfum de vieux cuir et certains tissus qui rappellent les années 2000. Puis, une pièce attire l’œil : un t-shirt simple, sans marque, un peu usé mais charmant. Avant de passer en caisse, un regard sur l’étiquette : 23 francs. L’impression de faire une bonne affaire s’envole aussitôt.

48 francs: l’autopsie d’une veste en jeans

À Genève, la boutique Kommun aligne ses pièces vintages sur des portants noirs, dans un coin discret de Confédération Centre. Ici, Adama Ba travaille seule. C’est elle qui chine, choisit, nettoie, trie, puis fixe le prix de chacune de ses trouvailles avant de les suspendre sur des cintres en bois vernis. Et pour détailler son raisonnement, la gérante attrape une veste en jeans qu’elle vend à 48 francs.

Tout commence par un examen minutieux : le tissu, la coupe, l’état général du vêtement, ses défauts éventuels, mais aussi ce qu’il peut encore promettre. « Le jeans est souple, la pièce n’est pas doublée, donc automatiquement, le prix sera en dessous de 60 franc », explique Adama. La fermeture éclair, cassée, fait encore baisser la note d’une dizaine de francs. La veste reste néanmoins fonctionnelle, son tissu délavé peut séduire et 48 francs c’est visuellement plus attractif que 50 francs tout rond. Chez Kommun, le prix se construit ainsi, détails après détails. 

Mais l’étiquette ne dit pas tout. Cette veste, achetée à moins de dix francs, ne rapportera pas 48 francs de bénéfice. « Il faut déduire le loyer, les charges, les lessives et l’assurance » précise la propriétaire. Une fois vendue, il lui restera une vingtaine de francs, une sommes aussitôt réinvestie pour racheter d’autres pièces et repartir chiner en brocante le week-end. 

Au début, admet Adama, fixer le juste prix n’allait pas de soi : « Je mettais des prix beaucoup trop bas ». Très vite, elle comprend qu’une boutique vintage ne se tient pas uniquement par le goût des beaux vêtements, mais par un équilibre fragile entre désir, temps investi et rentabilité.  

« La sélection, ça reste l’essentiel de ce projet parce que sans elle, il n’y a pas de concept. »

Adama Ba, Propriétaire de la boutique Kommun.

Avant d’être suspendue sur un cintre, cette veste a d’abord été trouvée et c’est souvent là que se joue l’essentiel : dans les heures passées à chercher, trier et retenir une pièce plutôt qu’une autre. 

Le prix du vintage

Si le prix commence quelque part, c’est bien dans la sélection. À Neuchâtel, chez Trvbe, les propriétaires Lara Sunier et Mootaz Haddad le confirment :  « Le tri, c’est la plus grosse partie du travail ». Ouverte depuis trois mois, la boutique mêle achat en gros, pièces chinées, vêtements de créateurs et dépôt-vente. Les articles y sont classés par grades, notés de A à C, avant d’être encore affinés selon le style et l’époque. 

À quelques pas de Zara et Caritas, Trvbe est pensé comme un entre-deux. Une enseigne pour celles et ceux qui veulent de la seconde main, sans « se prendre la tête à chercher pendant des heures » soutient Lara. Dans une boutique vintage, on paye aussi ces minutes-là, celles que l’on gagne et qu’on ne perd pas à fouiller.  

À Lausanne, cette sélection se professionnalise encore. Le magasin La Freeperie, qui fait aussi office de grossiste, se fournit en Suisse, en Europe et dans d’autres pays du monde pour certaines pièces de collection ou marques tendance. Les articles sont d’abord filtrés à distance, parfois même au travers de simples photos envoyées sur WhatsApp. Selon la vendeuse Alexia Mattutzu, les patrons sont formés à reconnaître les contrefaçons et aucune chance qu’un faux polo Lacoste ne soit suspendu à leur portants. 

Mais la sélection ne s’arrête pas à l’authentification. Elle passe aussi par le traitement du vêtement : « On va aussi faire le travail de désinfection. Ici, on lave les habits, on les repasse. C’est différent des friperies associatives où les habits s’entassent dans des bacs », justifie la vendeuse de La Freeperie. Ces boutiques vintages défendent ainsi la même promesse : proposer une seconde main déjà choisie, déjà vérifiée, déjà prête à porter. 

Caritas et sa poésie de l’imparfait

À Neuchâtel, au vestiaire Caritas, les vêtements ne viennent ni d’une brocante en France voisine, ni d’un fournisseur américain. Ils arrivent dans des sacs, par dizaines, par centaines parfois et chaque jour, c’est environ 150 kilos d’habits qui franchissent les portes de l’enseigne. Dans ce flux continu, impossible de lancer des lessives : ici, on demande aux donateurs d’apporter des pièces lavées, prêtes à être remises en circulation.

Vestiaire Caritas Neuchâtel, (Photo : SB)

Le prix aussi se pense autrement : pas besoin de faire tenir une boutique indépendante, ni de rentabiliser une sélection pointue. Pour la gérante Carine Gabathuler, il s’agit d’abord de proposer des articles accessibles à tous, tout en soutenant les actions sociales de l’association.  

« Ces lieux ont aussi ce charme-là : ils sont imparfaits et ça fait toute la poésie de la friperie. »

Carine Gabathuler, gérante du Vestiaire Caritas de Neuchâtel.

Cette imperfection, Carine la revendique avec tendresse. Chez Caritas, toutes les mains ne sont pas expertes : on y travaille avec des bénévoles et des personnes en réinsertion. Parfois, certains regards laissent échapper des pièces recherchées, celles qui finissent plus cher ailleurs, mais pour Carine c’est aussi cela, « la magie d’une friperie ». Loin d’opposer Caritas aux enseignes spécialisées, elle y voit une autre manière de faire circuler les vêtements. Ici, la seconde main laisse encore une place au temps, à la fouille et à cette joie discrète de tomber sur une belle trouvaille à petit prix. 

Derrière l’étiquette, la transparence
Pour la Fédération romande des consommateurs, vendre de la seconde main ne dispense pas les boutiques vintages de certaines obligations. Si la FRC affirme soutenir l’économie circulaire et lutter contre la surconsommation, elle rappelle également que le secteur de l’occasion ne doit pas devenir une zone floue pour ses clients. « Le fait que des boutiques proposent des vêtements de seconde main ne les dispense pas d’assurer les mêmes services que lors d’achats de produits neufs », indique Sevan Pearson, responsable Économie et Projets santé à la FRC.  Selon lui, la transparence sur l’origine, le prix et la garantie des vêtements reste essentielle. Un produit vintage peut alors être vendu plus cher s’il a été sélectionné, lavé, authentifié ou mis en valeur, mais l’acheteur doit pouvoir comprendre ce qu’il paie, au-delà du simple montant inscrit sur l’étiquette. 

Par Sara Benito

Cet article a été réalisé au sein du cours « Atelier presse II », dans le cadre du Master en journalisme et communication, orientation journalisme, de l’Université de Neuchâtel.

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