Fermée depuis presque trois décennies, la ligne ferroviaire entre Évian et Saint-Gingolph peine depuis plus de 20 ans à trouver un accord franco-suisse. En mars 2024, le Valais a franchi un pas en votant un crédit de 22,8 millions de francs pour sa réhabilitation. La France doit encore se prononcer.
Depuis la fermeture du tronçon en 1998, le projet du RER Sud-Léman, anciennement le Tonkin, accumule les années d’attente. L’idée est pourtant simple : relier Évian à Saint-Gingolph par le rail, et ainsi boucler la ceinture ferroviaire autour du lac Léman, dans le prolongement du Léman Express. Mais plus d’un quart de siècle après, les rails rouillent toujours.
Désengorger le Chablais par le rail
Pour le Canton du Valais, l’enjeu est avant tout celui de la mobilité transfrontalière. « Le Canton du Valais soutient fortement la réouverture de la ligne Sud-Léman », affirme Sylvain Dumoulin, chef du Service de la mobilité valaisan. Le crédit d’engagement de 22,8 millions de francs, octroyé par le Grand Conseil en mars 2024, doit permettre de préfinancer les études, les procédures et une partie des travaux de réhabilitation. Le coût total du projet est estimé à 300 millions de francs.
« Il s’agit avant tout d’indiquer que le Valais reste un partenaire fiable dans ce dossier. «
Sylvain Dumoulin, chef du Service de la mobilité valaisan
Officiellement, le canton présente ce geste comme un signal de confiance envers ses partenaires français. « Il s’agit avant tout d’indiquer que le Valais reste un partenaire fiable dans ce dossier », précise Sylvain Dumoulin. Aucun financement supplémentaire n’est prévu par le canton à ce stade.
L’objectif concret est de réduire le trafic routier des frontaliers dans le Chablais valaisan. Chaque jour, plus de 12’000 voitures traversent la frontière, selon le Service de la mobilité valaisan. Du fait des montagnes et de la proximité du lac, le rail semble être la solution la plus adaptée pour désengorger le trafic routier.

Mais la Suisse ne dispose d’aucune garantie ferme de l’engagement français. Le projet est aujourd’hui intégré dans le programme français des Services express régionaux métropolitains (SERM), qui regroupe plusieurs projets de RER autour des grandes agglomérations. Ce dossier franco-suisse doit être déposé auprès des autorités françaises d’ici mi-2026. « À ce stade, nous n’avons pas de certitude quant à la réalisation de ce tronçon », reconnaît Sylvain Dumoulin.
Un chantier techniquement simple, mais administrativement complexe
Sur le plan technique, la réhabilitation ne présente pas de difficultés majeures. La ligne existe toujours et n’a jamais été officiellement déclassée. Les travaux consisteraient à retirer les rails actuels, certains vieux de plus de cent ans, poser une nouvelle voie électrifiée et adapter certains ponts et gares aux normes en vigueur. La durée estimée du chantier est d’environ une à deux années.
Mais avant d’y arriver, il faut encore franchir plusieurs étapes, dont une mise à l’enquête publique dans les communes concernées. Le véritable défi reste donc administratif, financier et politique.
Si le canton du Valais pousse activement le projet, la Région Auvergne-Rhône-Alpes se montre plus prudente. Les contraintes budgétaires actuelles et d’autres priorités régionales ralentissent les décisions. La France n’a, à ce jour, formulé aucun engagement concret.
Un projet ralenti par l’instabilité politique
Sur le terrain, les défenseurs du projet connaissent bien ces délais. « C’est un véritable ascenseur émotionnel », résume Christophe Jemelin, membre de l’association franco-suisse RER Sud-Léman, qui milite depuis plus de 20 ans pour la réouverture de la ligne. Les phases d’avancées rapides ont régulièrement été suivies de longues périodes d’attente.
« C’est un véritable ascenseur émotionnel. »
Christophe Jemelin, membre de l’association RER Sud-Léman
Une des raisons tient à l’instabilité politique côté français. « Le temps de nouer des contacts avec un ministre des Transports français, celui-ci changeait déjà. C’était difficile d’installer une relation de confiance et de porter le projet au niveau national », confie Christophe Jemelin. Aujourd’hui, il se montre confiant en la relation que l’association a tissé avec le ministre des Transports actuel, et espère que celle-ci sera fructueuse pour la suite du projet.

La frontière entre la France et la Suisse en elle-même n’est pas le problème. « Au contraire, c’est un enjeu qui aide. Elle permet d’accéder à des fonds européens et favorise des efforts coordonnés », souligne le défenseur du projet ferroviaire. C’est précisément dans cette double impulsion, suisse et française, que le projet tire sa force.
Sur les traces du Léman Express
Les défenseurs du projet invoquent volontiers le succès du Léman Express pour plaider leur cause. Claude Barbier, historien franco-suisse et spécialiste du Grand Genève, le confirme : « Le chemin existe, parce qu’il a déjà été emprunté ». En effet, les deux projets soulèvent les mêmes enjeux : palier une infrastructure routière surchargée en créant une ligne ferroviaire transfrontalière. Tout comme le RER Sud-Léman, le Léman Express a suscité des oppositions avant et pendant sa construction. Aujourd’hui, son succès n’a plus besoin d’être démontré.
Claude Barbier appelle les acteurs du projet à s’inspirer de ce qui se fait en région genevoise, en matière de coordination transfrontalière et de groupes de travail. Il voit dans le développement ferroviaire la seule réponse durable aux enjeux de mobilité de l’arc lémanique. Selon lui, il ne s’agit pas d’un projet qui vise à relier deux pays, mais plutôt à répondre aux besoins de la région lémanique. C’est ainsi qu’il faut envisager les relations franco-suisses sur ce type de projet.
« Le chemin existe, parce qu’il a déjà été emprunté. »
Claude Barbier, historien franco-suisse et spécialiste du Grand Genève
La réouverture de la ligne entre Évian et Saint-Gingolph pourrait compléter la ceinture ferroviaire du Léman. Mais le projet reste suspendu à une décision française qui tarde à venir. Le Léman Express a mis plus de cent ans à voir le jour. Le RER Sud-Léman n’en est qu’à vingt-cinq ans d’attente.
Le Léman Express
Inauguré en décembre 2019, le Léman Express est le plus grand réseau ferroviaire transfrontalier d’Europe. Il relie Genève et sa région à un vaste territoire franco-suisse, desservant quelque 45 gares sur plus de 230 kilomètres de lignes ferroviaires. Fruit d’une première convention franco-suisse signée en 1881, il transporte aujourd’hui plusieurs dizaines de milliers de voyageurs chaque jour.
