Derrière ces publicités pour la Bible, de vastes campagnes aux objectifs contestés

Le canton de Neuchâtel ne fait pas exception, malgré son statut laïc. Gare de Neuchâtel, le 9 mars 2026 (crédits : Johanel Doppée).

Depuis plus de 40 ans, l’Agence C diffuse des versets de la Bible dans l’espace public suisse. Une pratique autorisée et désormais bien installée, au point où certains n’y prêtent plus attention. D’autres, pourtant, continuent de s’interroger. 

« Ne crains pas, crois seulement », « L’Éternel te gardera de tout mal », « Tu aimeras ton prochain comme toi-même »: ces paroles sont issues de la Bible et tapissent des panneaux d’affichage un peu partout en Suisse, dans la rue ou sur le quai des gares. Reconnaissables à l’apparente simplicité d’un message inscrit en doré sur du bleu marine, ces affiches relèvent de campagnes publicitaires pilotées par l’Agence C (pour Christ).

Fondée en 1985, cette association diffuse les textes sacrés dans tout le pays. « On pense que la Bible et Dieu ont encore beaucoup de choses à apprendre aux gens. Ce n’est pas seulement un vieux livre, c’est aussi une vérité actuelle », affirme son président Peter Stucki. Il entend accompagner les individus face à leurs problèmes et à ce qui se passe dans le monde. C’est à cette fin que l’Agence C a développé des campagnes publicitaires maintenant bien connues des Suisses.

Des campagnes d’ampleur

Onze-mille, c’est le nombre d’affiches que l’association prévoit de poser en 2026 à travers tout le pays. Les versets sont traduits dans les trois langues principales et apparaissent dans l’espace public, notamment sur une cinquantaine de bus répartis dans 42 villes. Une campagne d’affichage mobile appelée « La parole de Dieu circule » et dans laquelle Peter Stucki voit un moyen de toucher plus de monde. Des particuliers et des églises mettent aussi à disposition des espaces privés pour accueillir ces versets.

À Fribourg, un bus des TPF fait circuler une affiche de l’Agence C (Crédit : Agence C).

En plus des affiches, l’Agence C fournit gratuitement, à qui veut, une diversité de produits: sachets de sucre, calendriers et flyers, parapluies, tote-bags… le tout estampillé de messages religieux.

Le public visé est large. L’association se dit même multiconfessionnelle. Mais pour Yann Fanti, collaborateur scientifique au Centre intercantonal d’information sur les croyances (CIC), « l’accent mis sur les écritures bibliques et la dimension missionnaire liée à l’investissement de l’espace public correspondent à plusieurs caractéristiques souvent associées aux courants évangéliques ». Une analyse confirmée: l’Agence C est affiliée au Réseau évangélique suisse.

Côté financement, elle préfère ne pas donner de montant. Elle dit compter exclusivement sur les dons de fidèles, lesquels ne manquent pas. « Actuellement, les dons sont en hausse. Au plus on a de visibilité, au plus on a de dons. » Plausible selon les personnes contactées, tant les mouvements évangéliques sont capables de recueillir de grandes sommes.

Un message parmi d’autres ?

Chaque année, le comité directeur choisit, à l’unanimité, 6 à 8 versets. Et un critère semble émerger: tous doivent montrer une religion positive. L’Agence C confirme vouloir éviter de présenter un Dieu qui punit. Dans le même temps, elle se défend d’avoir pour objectif de faire adhérer de nouvelles personnes au christianisme.

Elle distingue sa démarche de la publicité traditionnelle. « L’affichage nous sert à introduire la parole de Dieu dans l’espace public. Ce que nous faisons, c’est plus que de la publicité » estime son président. « Cette offre est destinée à tout le monde et ce que les gens en font, ça ne nous regarde pas. »

« Si Coca-Cola fait une publicité, c’est pour attirer de nouveaux clients. Ici, c’est la même chose« 

Mohamed Hamdaoui

D’autres y voient pourtant un message prosélyte. C’est le cas de Mohamed Hamdaoui, membre centriste du Conseil de ville de Bienne. « Si Coca-Cola fait une publicité, c’est pour attirer de nouveaux clients. Ici, c’est la même chose. » L’élu, qui se présente comme un laïc, avait dénoncé en 2018 la présence d’un verset sur un bus des Transports publics biennois. Sa publication Facebook avait suscité de vives réactions allant dans les deux sens. Pour lui, ces campagnes menacent la paix religieuse.

Se basant sur des propos qu’aurait tenus le président de l’Agence C, Mohamed Hamdaoui affirme par ailleurs que la présence de ces versets à Bienne n’est pas un hasard. Davantage de personnes précarisées ou étrangères y vivent. Une population qui serait plus vulnérable face à de tels messages. Ce que réfute l’intéressé, qui déclare que « c’est une ville comme une autre ». Il assure viser l’ensemble du pays, sans distinction.

L’expression religieuse en Suisse

En 2023, le Conseil municipal de Bienne a conclu qu’interdire les publicités religieuses sur les transports publics serait contraire à la Constitution. Yann Fanti le rappelle: en Suisse, chacun a le droit d’exprimer sa religion publiquement. Quant aux gares, le Tribunal fédéral estime qu’elles font partie de l’espace public. La liberté d’expression qui y est garantie rend donc compliquée l’interdiction de publicités.

Cette liberté n’est par contre pas absolue. « Dans le droit suisse, il est toléré de partager sa religion dans la mesure où cela respecte la liberté de croyance et d’opinion de la personne interpellée » explique Yann Fanti. Chacun doit donc pouvoir librement rejeter le message qui le vise.

Et pour Neuchâtel, un canton laïc? Ce n’est pas simple. « Certes les cantons laïcs ont généralement une politique plus réservée en matière d’affichages religieux. Cependant, la laïcité n’est pas le seul élément qui entre en considération au moment d’autoriser ou de refuser de tels affichages. » Les autorités sont surtout attentives aux risques de troubles à l’ordre public, notamment lorsqu’il est question de la distribution de flyers.

Par Johanel Doppée
Ce travail journalistique a été réalisé pour le cours « Atelier presse II », dans le cadre du master en journalisme de l’Académie du journalisme et des médias (AJM) de l’Université de Neuchâtel.

Derniers articles de Ecrit