Sur les hauteurs de Montreux, la ligne du MOB reliant Montreux à Zweisimmen se faufile dans l’obscurité hivernale. A bord, Joëlle Benoit, conductrice depuis six ans, enchaîne contrôles, signaux et manœuvres millimétrées. Immersion dans un métier plus exigeant qu’il n’y paraît.
La gare de Montreux s’est laissée gagner par le froid et l’obscurité hivernale. Sur le quai désert, les rares voyageurs se sont déjà réfugiés dans les wagons chauffés de la compagnie ferroviaire Montreux Oberland bernois (MOB). Le train n’attend plus que sa conductrice pour s’élancer dans son ascension. Lorsqu’elle arrive, Joëlle nous fait passer par une porte du wagon de tête et nous introduit dans la cabine de conduite, un espace exigu dominé par un tableau de commande.
Elle allume une lumière, sort sa tablette et enchaîne les contrôles. Sur l’application dédiée, elle consulte horaires, voies, kilomètres, vitesses autorisées par tronçon, et les pentes – la petite particularité du parcours. Sur l’un des écrans tactiles, elle entre le numéro du train pour charger les annonces spécifiques à son parcours. Pendant que la voix énonce les futurs arrêts, elle teste les freins avec une routine précise avant d’éteindre la lumière.

A l’heure exacte soit 20h43, elle verrouille les portes, attend que le feu passe au vert et démarre la locomotive. Le silence qui régnait dans la cabine est aussitôt noyé dans un mélange de sifflements et de martèlements caractéristiques du train. Au fil de l’ascension, ces bruits deviennent un fond sonore ponctué seulement pas les annonces du haut-parleur ou par un bip qui nous parvient par intermittence. Ce signal sonore lui demande d’appuyer sur la pédale qui se trouve sous le tableau de commande afin d’assurer qu’elle est toujours consciente. Sinon, le train s’arrête automatiquement.
Ambiance nocturne
Dehors c’est un mur noir. Seuls les phares percent cette obscurité et éclairent les rails, suffisamment loin pour anticiper n’importe quel obstacle. En gare, Joëlle les réduit systématiquement pour ne pas éblouir les personnes sur le quai: « C’est important pour moi de le faire », glisse-t-elle. Dans cette obscurité totale, les signaux lumineux apparaissent plus nets. Elle nous confie avoir déjà percuté des animaux traversant les voies. Mais ce soir-là, les seules formes de vie présentes sur les rails sont les ouvriers travaillant de nuit. Leurs silhouettes réfléchissantes orange se détachent du paysage nocturne.

Nous croisons par moment d’autres trains sur le trajet. Chaque conducteur enclenche la lumière dans la cabine afin de saluer l’autre mais « c’est aussi une façon de nous assurer que l’autre va bien et qu’il n’a pas de problème ». Nous ne sommes pas le seul train à avoir exceptionnellement deux personnes dans la cabine de conduite ce soir. Nous croisons des chauffeurs-apprentis accompagnés de leur pilote aguerri.
Deux tronçons sont en travaux de nuit sur la ligne. Avant Montbovon, notre conductrice lance une annonce type pour expliquer qu’un bus de substitution attend les passagers continuant sur la ligne. En gare, nous devons quitter le train et poursuivre avec le bus de remplacement, car Joëlle doit suivre les passagers sur l’itinéraire complet qui lui est assigné. Avant de sortir, elle coupe entièrement les commandes – sans quoi elle ne pourrait pas redémarrer dans l’autre cabine pour le retour – puis traverse les wagons pour vérifier que tout le monde soit bien descendu.
« On a des responsabilités envers les passagers, il faut en prendre conscience. »
Dans le bus, elle échange quelques mots avec les passagers pour connaître leurs destinations et les transmettre au chauffeur car la route ne suit pas tout à fait le même tracé que le train. A Château-D’Œx, un second bus nous ramène vers Montbovon où nous reprenons le train pour redescendre vers Montreux. De retour à bord de sa cabine, elle plaisante presque soulagée: « Le train est meilleur, le bus me rend un peu malade ».

« J’avais l’impression d’être seule au monde. »
Lorsque nous quittons Montbovon, quelques flocons commencent à tomber. Elle raconte avoir déjà roulé en pleine tempête de neige: « Je ne voyais plus rien entre les flocons et le vent. C’était magique, j’avais l’impression d’être seule au monde ». Elle ajoute qu’elle peut rouler malgré ce temps car elle connaît l’emplacement des signaux importants. Le sol blanchit progressivement et Joëlle sent que « ça patine ». Elle déclenche alors l’envoi de sable devant les roues: « Ça croche beaucoup mieux maintenant ». Une différence imperceptible pour les passagers mais un soulagement pour notre conductrice.
L’humaine derrière la machine
On sent dans sa manière d’expliquer les choses que Joëlle connaît son métier. Pourtant elle n’est conductrice que depuis six ans. Elle travaillait auparavant comme dessinatrice en bâtiment, mais sans grande passion pour les chantiers. Puis une affiche de recrutement du MOB attire son attention. Elle suit alors une formation interne de neuf mois, durant laquelle elle étudie la « technique du train » et les PCT (prescriptions de circulation des trains): « Un beau bébé de plus de 720 pages », rigole-t-elle. De plus, chaque année, elle est obligée de suivre des cours de répétition.

Au MOB, aucune journée ne se ressemble: il y a 25 « tours » différents, chacun avec son propre horaire. Pour Joëlle, c’est la montée matinale depuis Montreux qu’elle préfère. « Certains trouvent le métier monotone, mais ça change tout le temps selon la météo et les heures ». Le 14 décembre prochain, l’entrée en vigueur des nouveaux horaires CFF va modifier ces « tours » car le MOB doit se coordonner avec les horaires de leurs trains.
L’automatisation complète d’un train lui paraît lointaine. L’attention humaine reste indispensable: « Ce n’est pas juste se promener. On a des responsabilités envers les passagers, il faut en prendre conscience ». De retour à Montreux à 23h18, plongé dans la nuit, la complexité du métier frappe de plein fouet — une tâche où la vigilance ne connaît pas d’horaires.
