Véhicules électriques: quand les cantons avancent à plusieurs vitesses

Image d'un panneau qui indique un emplacement d'une borne de recharge
La Suisse n'atteindra pas ses objectifs de mobilité électrique définis pour la période 2022-2025. Photo: Keystone -CHRISTIAN BEUTLER

Fin 2025, la Suisse manque ses deux cibles: 50% de véhicules électriques parmi les nouvelles immatriculations et 20’000 bornes de recharge publiques. Les cantons romands ferment la marche. Décryptage en graphiques avec un expert.

L’Office fédéral des routes (OFROU) a émis sa feuille de route sur la mobilité électrique pour la période 2022-2025, fixant les objectifs de la transition vers l’électromobilité. Ce plan d’action, signé par plus de 50 organisations partenaires issues du monde de l’énergie, de l’automobile ou encore de la recherche, définit deux cibles pour la mobilité décarbonée en Suisse d’ici fin 2025: atteindre les 50% de véhicules «à prise électrique», comprenant les véhicules électriques classiques et les hybrides rechargeables, parmi les nouvelles immatriculations, et dépasser les 20’000 bornes de recharge sur le territoire helvétique. Malgré une progression constante, aucun de ces deux jalons n’est franchi et les disparités régionales persistent. Olivier Bourgeois, président de l’Association romande des utilisateurs de véhicules électriques (ARUVE), interprète nos graphiques concernant les voitures de tourisme, canton par canton.

Suisse alémanique en tête, Romandie à la traine

En observant le graphique sur les nouvelles immatriculations de 2019 à 2025 des voitures de tourisme à prise, on constate que la tendance est à la hausse dans tous les cantons, malgré une baisse généralisée en 2024. Le canton de Zoug fait la course en tête (39%) et se rapproche le plus de l’objectif des 50%. Tous les cantons affichent une progression pour l’année 2025, avec toutefois de forts contrastes: les cantons d’Uri et de Schaffhouse voient leurs pourcentages augmenter de plus de 10 points, tandis que Genève stagne, avec moins de 2 points d’augmentation. 


L’intégralité des cantons romands et du Tessin figure en bas du classement. Questionné sur ce fossé, Olivier Bourgeois peine à expliquer ce Röstigraben. Selon lui, une divergence de la perception de la voiture électrique serait une piste d’analyse: «les cantons romands ont peut-être une vision plus passionnelle de la voiture, alors que les alémaniques la voient surtout comme un moyen de transport.» Le président de l’ARUVE estime qu’il reste, toutefois, important de nuancer ces données qui, par exemple, n’établissent pas de différence entre propriétaires privés et professionnels: «une grande majorité des grandes entreprises suisses, généralement basées en Suisse alémanique, et qui investissent dans de nouvelles flottes de véhicules électriques, à l’image de Swisscom, sont également comptabilisées dans ces nouvelles immatriculations, ce qui peut fausser la comparaison intercantonale.»

Le maillage des bornes de recharge en Suisse

L’objectif de 20’000 bornes publiques ne sera pas atteint: la Suisse en compte environ 17’000. Les trois cartes ci-dessous illustrent leur répartition totale, par 100 véhicules et par 30 km². Sans surprise, les cantons de Zurich, Berne et Vaud totalisent le plus de bornes, en tant que régions les plus peuplées. La deuxième carte corrige cet effet en rapportant le nombre de bornes pour 100 véhicules.


Les cantons des Grisons, d’Uri et de Bâle-Ville ainsi que les cantons de Neuchâtel et du Valais pour la Suisse romande, affichent des nombres de bornes publiques pour 100 véhicules plus conséquents. Des chiffres à contextualiser, précise Olivier Bourgeois: «Il peut y avoir beaucoup de bornes par rapport au nombre de voitures électriques, mais si la superficie du canton est très grande, le besoin d’installer un grand nombre de bornes réparties sur toute sa surface va booster la statistique.» Cependant, la plupart de ces cantons se situent dans des zones limitrophes, ou à fort trafic, ce qui pourrait tout de même expliquer ces contrastes: «Beaucoup de bornes de recharge servent au transit intercantonal, voire international, aux abords des grands axes routiers. Par exemple, je doute qu’à Martigny (VS) il s’agisse principalement de Valaisans qui rechargent leurs voitures aux abords de l’autoroute.»

La troisième carte permet justement de corriger ce facteur de la superficie en prenant en compte le nombre de bornes par 30 km². On y constate certaines similitudes avec la deuxième carte, les bornes semblant se concentrer à proximité des zones urbaines et des axes routiers.

L’œuf ou la poule de l’électromobilité

Au vu de la forte corrélation entre l’installation de bornes de recharge et le nombre de nouvelles immatriculations de voitures «à prise électrique» (représentée par le graphique ci-dessous), nous avons questionné le président de l’ARUVE afin de savoir laquelle des deux variables influence l’autre: «Honnêtement, mon sentiment, c’est que les bornes sont posées par des entreprises privées par opportunisme, en se fiant à la demande dans la majorité des cas. Sauf dans les petites communes rurales, où la mise en place de bornes peut servir de déclencheur et encourager l’adoption de véhicules électriques.»


Face à ces disparités, la question se pose: faut-il adapter les objectifs fédéraux aux réalités cantonales ou renforcer les incitations? La récente adoption du «droit à la prise» par les Chambres fédérales va dans ce sens, même si sa mise en œuvre prendra encore trois à quatre ans.

Par Kera Déruaz et Idan Matary

Ce travail journalistique a été réalisé pour le cours « Datajournalisme », dans le cadre du master en journalisme de l’Académie du journalisme et des médias (AJM) de l’Université de Neuchâtel.

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