Une nuit en zone urbaine avec Antoine Lafay, photographe animalier polyvalent. Au travers de son objectif, une ville comme Montreux se révèle être le repère des animaux.
La ville. Bétonnée, agitée, bruyante. Elle ne dort pratiquement jamais. Entre la lumière des lampadaires et le crissement des pneus, Montreux semble être totalement hostile à la présence de la nature. Pourtant, lorsque le trafic s’amenuise et que les carreaux de fenêtre s’assombrissent, les humains laissent doucement leur place à des petits voisins nocturnes. Blaireaux, renards et fouines surgissent de terre et traversent discrètement les rues. Antoine Lafay s’extirpe à son tour de sa tanière. Durant plusieurs heures, il part à la chasse aux photos, tentant de capturer un court instant de la vie de ces riverains noctambules.
Ce soir-là, le photographe de 29 ans s’est équipé de son appareil, muni d’un objectif aussi long que le bras, a enfilé la tenue la plus discrète possible et porte sur son dos des provisions pour tenir la nuit. Il est 22 heures, la traque commence.
L’homme, éternel envahisseur
Pour parvenir à rencontrer la faune en milieu urbain, il existe deux techniques : l’affût et la billebaude. La première consiste à s’établir dans une zone stratégique et attendre qu’un animal daigne pointer le bout de son museau. La billebaude, quant à elle, se base sur le hasard. Le terme, signifiant « confusion, désordre », désigne le fait de se balader en quête d’une rencontre inopportune. Bien que moins efficace en pleine nature, cette méthode s’avère plus adaptée au milieu urbain, là où le bruit des pas sont camouflés par celui des voitures.
“L’homme a envahi leurs zones de chasse. La faune a dû réapprendre à vivre en notre présence”
Antoine Lafay
La chasse aux clichés débute avec la deuxième technique. « La faune urbaine est moins craintive de l’homme, elle cohabite avec nous. Si un renard aperçoit un humain, il ne va pas nécessairement s’enfuir. C’est en suivant cette technique que j’obtiens le plus de résultats en ville », détaille le photographe. Il continue en expliquant que l’homme s’est accaparé leur territoire et que la faune a dû s’adapter à notre présence. Leurs terriers se trouvent dans les grands jardins ou sous les ponts. Ils préfèrent maintenant piocher dans les composts ou les gamelles des animaux domestiques, au lieu de se nourrir seuls. Les animaux perdent une partie de leur instinct sauvage et se mettent en danger en traversant les routes.

Après une bonne heure de marche, il y a un premier mouvement. Stop, plus un geste. La bête est trop loin, indiscernable. Antoine porte l’appareil à son œil et aperçoit distinctement la proie. Fausse alerte, c’est juste un chat qui voulait prendre l’air.
Sensibiliser par la photo
La nuit avance, les aiguilles s’alignent bientôt sur le douze. Il est temps de changer de méthode. Antoine décide de se mettre en affût. Il s’établit à un carrefour stratégique entrecoupé d’une large rue bordée de maisons. Assis sur son sac à dos, l’attente commence. Une multitude de bruits parviennent alors à l’oreille attentive. Le silence de la nuit est transpercé par le bruissement des feuilles dans le vent, les clochettes des moutons avoisinants, le vrombissement des moteurs ou encore les clapotis de la rivière Baye.
Mais de tous ces sons, le vacarme des voitures se distingue tout particulièrement et plane comme une menace. « Étant pâtissier, je commence tôt le matin. Je fais les trajets à vélo et j’ai remarqué la quantité d’animaux écrasés par des voitures. En cherchant à en comprendre la cause, j’ai réalisé que l’explication résidait dans la forte présence de la faune en milieu urbain, additionnée à l’inattention des humains. Cette grande densité est explicable par la nourriture disponible. Opportunistes, le renard et les blaireaux vont préférer manger du poulet facilement accessible dans un composte, plutôt que de passer des heures à chasser » analyse le photographe.
« J’aimerais que les gens prennent conscience de la faune qui les entoure et du rôle qu’ils peuvent jouer dans sa protection »
Antoine Lafay
Au travers de sa collection de photo intitulée « Ruelles sauvages » mettant en scène la faune en milieu urbain, Antoine cherche à sensibiliser les citadins. Avec un peu moins de 14’000 abonnés sur Instagram et des expositions temporaires, il parvient à se construire une petite communauté sensible à la cause animale : « J’aimerais que les gens prennent conscience de la faune qui les entoure et du rôle qu’ils peuvent jouer dans leur protection. Des comportements peuvent être adoptés afin de respecter leur cohabitation, comme verrouiller son compost ou limiter sa vitesse pendant la nuit. »

Une chasse souvent peu fructueuse
En affût, le temps semble s’égrener infiniment plus lentement. Le froid de la nuit de novembre commence à faire effet et les extrémités du corps se glacent progressivement. Après plusieurs changements de poste et de longues minutes de patience, il est presque deux heures du matin. « Dans 80% des sorties, je n’aperçois rien. Dans un sens, c’est stimulant. Tu ne sais jamais quand et si tu vas parvenir à rencontrer un animal. Il m’arrive parfois d’en rêver la nuit » plaisante le chasseur de clichés.
Fatigué et engourdi, Antoine se résigne à mettre un terme à la traque. Je le dépose chez lui et reprends la route. Montreux défile sous mes yeux, son casino, ses bars et ses fêtards. En m’arrêtant à un feu de circulation, une ombre s’élance sur le passage piéton. Elle est rousse, avec une longue queue et un museau pointeau. Elle s’arrête et me dévisage. Triomphant, maître renard a su une fois de plus être le plus rusé.
Par Thomas Zumofen
Cet article a été réalisé pour le cours « Atelier Presse I », dans le cadre du Master en journalisme et communication de l’Université de Neuchâtel.
