Après le passage du « marchand de sable », l’anesthésiste reprend du service

Emmanuel Schaub devant les quatre blocs opératoires ouverts 24h sur 24 qui font la renommée de l’hôpital de La Tour (Crédits : Etienne Di Lello ).

À Meyrin, le Dr. Emmanuel Schaub s’active au gré des interventions qui rythment une nuit de garde. En cette période de litiges entre le corps médical du canton et les assurances, l’anesthésiste en chef de l’hôpital de La Tour veille sur tout, du bloc opératoire aux urgences, en passant par les soins intensifs.

Au sortir du vestiaire des hommes du bâtiment B2, deux collègues provenant du bloc opératoire défilent en sens inverse. Avant d’ôter leur blouse et de gagner leur domicile en cette fin de journée de novembre, ils saluent l’un après l’autre. «Bonne soirée Manu !»

Emmanuel Schaub, de son vrai nom, est une figure respectée au sein de la clinique genevoise de La Tour. À 59 ans, il compte parmi les douze médecins du service d’anesthésiologie, dont il est le chef. Après sa dizaine d’heures quotidiennes, c’est à son tour de rester de garde de mardi. À travers un labyrinthe de couloirs, le Genevois navigue avec l’aisance de celui qui exerce depuis seize ans pour le premier hôpital privé du canton de par ses 1’200 salariés. «La bonne nouvelle, c’est qu’on a “vidé” la maternité, clame-t-il d’un sourire apaisé. Les accouchements sont toujours délicats à gérer pour les anesthésistes, parce qu’une césarienne peut nous tomber dessus sans prévenir.» Malgré la sérénité qui le caractérise, les veilles du docteur sont toujours riches en rebondissements. 

« Les accouchements sont toujours délicats à gérer pour les anesthésistes, parce qu’une césarienne peut nous tomber dessus sans prévenir. »

Emmanuel Schaub, chef du service d’anesthésiologie de l’hôpital de La Tour

La figue de barbarie et l’Écossaise  

Dans un box qui jouxte la salle de réveil, une opération à cœur ouvert s’éternise depuis 11h ce matin. De part et d’autre d’un homme inanimé, les chirurgiens Panos et Syburra tentent de stopper le saignement de sa racine aortique, qui s’est déclenché après une intervention de type Bentall (opération qui vise à remplacer l’aorte ascendante, la racine aortique et la valve aortique). «Regarde là, interpelle Manu. Tu vois cette partie rosée qui gonfle et se dégonfle ? C’est son poumon droit», nous indique-t-il au-dessus du drap qui sépare le visage inerte du patient de son sternum scié en deux, d’où luit le cœur d’un rouge vif comme la figue de barbarie. En manipulant plusieurs consoles, l’anesthésiste assure sa sédation tout en surveillant en continu ses paramètres vitaux. Alors que l’hémorragie est finalement contenue sous les fils des chirurgiens, la tension laisse place aux éloges entre les médecins et infirmières.  

Au bloc n°8, le Dr. Schaub retrouve Nicolas, l’un des nombreux collaborateurs frontaliers qui prépare le matériel pour l’anesthésie générale d’une retraitée victime d’une fracture du col du fémur. Dès l’arrivée de la mamie écossaise, le médecin l’accueille en lui prenant les mains, puis ose une blague sur le climat des Highlands pour la rassurer, avant de lui rappeler le protocole. Un liquide administré par intraveineuse et ‘pouf’ ! Les yeux roulent, sa nuque s’assouplit sur l’oreiller et la vieille dame tombe dans les bras de Morphée avant d’être intubée.  

Un métier aux multiples facettes 

Au-delà du contact humain, c’est la transversalité de sa spécialisation qui a séduit Emmanuel. «À la base, je me destinais à la chirurgie. Ensuite, j’ai cherché à travailler dans le domaine du sauvetage à la Rega, qui exigeait que ses médecins aient une année d’expérience en anesthésiologie. J’ai alors découvert une discipline où l’on s’occupe de pleins de cas, contrairement à la chirurgie, qui s’est extrêmement spécialisée depuis trois décennies.»  

De son métier, celui qui a travaillé au CHUV puis aux HUG avant de rejoindre le secteur privé tire avant tout la satisfaction d’évaluer, pour chaque patient, les risques liés à la sédation. Du cas par cas, qui demande une expertise précise du traitement à prodiguer. Le suivi du patient pendant et après l’opération constitue l’une des autres tâches essentielles de ces spécialistes. Le téléphone vibre, on retourne voir le “cœur” !  

En période de crise 

Vers 19h20, l’homme fraîchement opéré se voit transféré sur un brancard aux soins intensifs, où son sommeil sera prolongé jusqu’au lendemain. Après un bref passage par la salle d’opération, dans laquelle la musique électro des infirmiers se confond avec le bruit de la visseuse fixant la prothèse dans le bassin de la Britannique, une nouvelle mission attend. «On bosse, mais c’est une soirée tranquille jusque-là, assure-t-il. En période de garde, on joue les “pompiers” de service. Je prête main forte à droite, à gauche.»  

Les chefs d’unités d’anesthésiologie, de chirurgie cardiovasculaire et des soins intensifs discutent d’un patient fraîchement opéré à cœur ouvert (Crédits : Etienne Di Lello).

Cette fois, c’est pour aider les médecins urgentistes à enlever un kyste logé dans le sillon interfessier d’une autre patiente qu’on fait appel à lui. Après une bonne heure, il change d’étage direction les urgences pédiatriques, où l’expérience du doc’ est sollicitée pour une piqûre sur une adolescente apeurée. Une intervention après l’autre et il est déjà 22h passé. Tant pis pour les pizzas, Manu se contentera d’un simple bircher du distributeur en guise de souper.  

« On a l’impression que les assurances ont saisi l’opportunité liée aux nouvelles directives de la FINMA pour négocier les prix et augmenter leur marge. »

Emmanuel Schaub, chef du service d’anesthésiologie de l’hôpital de La Tour

Emmanuel profite de ce moment de répit pour évoquer ses missions humanitaires entre le Liban, le Népal, Bangladesh et le Sénégal, où il a formé une quantité de médecins. Mais aussi pour revenir sur la période de turbulences qu’a traversé l’hôpital au mois d’avril, quand une dizaine de licenciements a affaibli le service de maternité. «Depuis le début de l’année, les assureurs renégocient les modes de facturation en invoquant des exigences de la FINMA. Or, cette dernière demandait certes plus de transparence, mais ne s’est jamais prononcée sur les tarifs pratiqués. On a plus l’impression que les assurances ont saisi l’opportunité pour négocier les prix et augmenter leur marge, à l’image de CSS, qui en 2024 a réalisé 36% de bénéfice sur l’assurance complémentaire. S’en est suivi une baisse d’activité générale, ce qui a mené la direction à une réduction de la masse salariale», regrette l’anesthésiste, qui maintient que le personnel constitue la principale plus-value de La Tour.  

Son bircher englouti, Manu repart au chevet d’un homme âgé nécessitant une résection de l’intestin grêle. Il ne trouvera le sommeil qu’à 3h, avant de reprendre du service au petit matin. Et dans la maternité, pas un cri de la nuit, comme si la vie elle-même avait choisi de patienter jusqu’à l’aube. 

Dans le bâtiment B2 de l’hôpital privé de La Tour, le service d’anesthésiologie de garde accompagne les opérations chirurgicales tout au long de la nuit (Crédits : Etienne Di Lello).
Par Etienne Di Lello
Ce travail journalistique a été réalisé pour le cours « Atelier presse I », dans le cadre du master en journalisme de l’Académie du journalisme et des médias (AJM) de l’Université de Neuchâtel.

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