Depuis la pandémie du Covid-19, le streaming s’est démocratisé et attire de plus en plus d’adeptes. La Suisse ne fait pas exception, mais la réalité du milieu montre que la grande majorité des créateurs ne peut pas vivre de son activité, encore moins en restant dans le pays.
Le streaming, c’est cette pratique qui consiste à diffuser en direct diverses activités sur Internet. Longtemps centré sur les jeux vidéo, il s’est étendu à tous les domaines : de la cuisine à l’événementiel. Malgré la multiplication des plateformes de lives ces dernières années, Twitch reste la référence du milieu.
Vivre de cette activité reste toutefois rare, en particulier en Suisse. Les revenus proviennent des publicités ou du soutien des spectateurs, à travers des dons et des abonnements. La majorité des gains des grands créateurs est issue des partenariats avec les marques, moins accessibles aux petits streamers.
Une lourde charge de travail et beaucoup d’aléatoire
L’une des grandes difficultés du streaming est de se faire connaître. « Il ne faut pas seulement streamer. Il faut poster du contenu sur d’autres plateformes pour que les gens puissent vous découvrir et ensuite venir sur les lives », déclare Yago Fernandez. Le Chaux-de-Fonnier streame sous le pseudonyme LeGoyave depuis cinq ans. Il a décidé de réduire son temps de travail pour développer son activité.
« C’est très dur de vivre du stream, encore plus en Suisse. »
Isabelle, alias Imunic0rn
Cette diversification demande de nombreuses heures d’investissement et de vastes connaissances techniques, notamment en montage vidéo. L’exercice est quasiment indispensable en raison de l’algorithme de Twitch, qui propose peu d’options de découverte aux utilisateurs contrairement à d’autres réseaux sociaux. D’autant que malgré un engagement conséquent et diverses stratégies de communication, aucun résultat n’est garanti. Les créateurs ont besoin d’une grande part de chance pour être mis en avant par les algorithmes.
Pour un salaire souvent dérisoire
La grande charge de travail n’est pas toujours récompensée par un salaire à la hauteur de l’investissement. Les gains sont inconstants et peuvent s’arrêter du jour au lendemain, comme l’explique Isabelle, alias Imunic0rn, streameuse depuis quatre ans : « Certains mois sont plus fructueux. Actuellement, ça tourne autour de 50 francs par mois, mais mon maximum est d’environ 500 francs. »
Cela peut sembler peu, mais la Genevoise fait déjà partie du haut du panier avec une moyenne d’une quinzaine de spectateurs. Selon le média Le Monde, 95% des streamers sur Twitch réunissent moins de cinq personnes. Ces créateurs gagneraient moins de 25 francs par mois, voire rien pour la majorité d’entre eux. « C’est très dur de vivre du stream, encore plus en Suisse », confirme Isabelle.
De son côté, Yago rassemble entre cinq et quinze personnes. Il gagne une quinzaine de francs par mois directement via le streaming. Il parvient à augmenter ses revenus grâce à des collaborations avec des marques sur Instagram, mais il est encore loin de pouvoir vivre pleinement de sa passion.

L’exode de la Suisse
Le salaire d’un streamer dépend de nombreux facteurs et beaucoup ne parviennent pas à vivre de cette activité. Une problématique supplémentaire surgit en Suisse : le coût de la vie. Les rétributions des plateformes restent les mêmes pour tous les streamers, quel que soit leur lieu de résidence.
Ce contexte, ainsi que les collaborations et opportunités professionnelles plus limitées en Suisse, poussent certains créateurs à quitter leur pays. PsYkO17, ancien youtubeur et streamer d’origine neuchâteloise, raconte avoir déménagé à Lyon en 2015 pour vivre de sa passion. Il a profité d’un contrat avec un grand studio de jeux vidéo, qui nécessitait une présence en France.
Outre l’aspect professionnel, les relations avec d’autres acteurs du milieu font aussi partie des raisons fortes de l’exode. La streameuse suisse la plus connue, BagheraJones, l’explique dans une interview accordée au streamer Zack Nani. Elle a rencontré en ligne des joueurs français et cela l’a « motivée à bouger ». « Au départ, je devais partir trois mois et finalement je suis restée », déclare la Neuchâteloise, qui a créé de forts liens avec des créateurs à Montpellier. Autre élément logistique majeur, beaucoup de grands événements se déroulent en France.
Le paysage du streaming suisse connaît d’autres limites structurelles. Par exemple, certaines plateformes, comme TikTok, n’offrent pas de possibilité de rémunération dans plusieurs pays, dont la Suisse. Ces programmes sont limités à certains pays, notamment parce qu’ils dépendent du marché publicitaire et des réglementations locales. Les créateurs helvètes doivent alors partir ou utiliser un compte bancaire étranger pour monétiser leur contenu.
Une association pour développer le streaming en Suisse
Il y a quatre ans, Yago a décidé de cofonder l’Association des streamers suisses dans le but « d’offrir une vitrine au streaming suisse ». Il explique vouloir réunir les créateurs du pays pour s’entraider et collaborer sur divers projets, en ligne ou hors ligne. « Il faut qu’on se soutienne. En France, il y a des structures pour les créateurs qu’on n’a pas en Suisse », détaille le Chaux-de-Fonnier.
« Créer du contenu sur Internet, c’est un marathon. »
Yago Fernandez, alias LeGoyave
L’objectif du collectif est également d’aider les streamers à se professionnaliser, en proposant des masterclass. Des créateurs expérimentés partagent leurs conseils sur divers sujets comme la communication, le graphisme ou l’organisation. « On montre aux gens qu’il faut s’investir s’ils veulent réussir. Créer du contenu sur Internet, c’est un marathon », raconte Yago. Il ajoute qu’il ne faut pas se lancer avec le but d’en vivre, sous peine d’être vite dégoûté : « Le plus important, c’est la passion ! Si ça marche, tant mieux. Mais ça doit rester secondaire et être vu comme un bonus. »
Par Corentin Rais
Ce travail journalistique a été réalisé pour le cours « Atelier presse II », dans le cadre du master en journalisme de l’Académie du journalisme et des médias (AJM) de l’Université de Neuchâtel.
