Nos cartes du nombre de places en crèche par commune révèlent de grandes disparités intercantonales, mais aussi entre villes et campagnes. Si les taux de couverture idéaux sont atteints dans les grandes villes, l’effort doit désormais se concentrer sur les zones rurales
Avec l’arrivée d’un enfant, et souvent même avant sa naissance, la question de la crèche se pose. Un véritable défi. Car oui, l’anticipation est de mise pour espérer trouver une place pour son bambin à temps. Une demande peut être déposée dès la 12ᵉ semaine de grossesse, peut-on lire sur la page dédiée du site de la Ville de Genève. Si les différents exécutifs de Suisse romande se mobilisent pour tenter de réduire à zéro les délais d’attente, la réalité est tout autre: ceux-ci peuvent atteindre jusqu’à deux ans dans certains cas. Manque de personnel, d’infrastructures ou de financement: les raisons avancées pour expliquer la pénurie de places sont nombreuses. Et si tous les cantons romands ont amélioré leur offre en dix ans, certains progressent nettement plus vite que d’autres. Tour d’horizon.
Fribourg, dernier mais combatif
Le canton de Fribourg reste la lanterne rouge, malgré une spectaculaire course au rattrapage. En dix ans, il a fourni l’effort le plus important: son taux de couverture en places de crèche a bondi de 77,4% entre 2015 et 2025, pour atteindre 20,4 places pour 100 enfants. Le canton de Vaud, de son côté, a vu son offre progresser de 76,7% sur la même période, ce qui en fait désormais le canton romand le mieux doté, avec 42,4 places pour 100 enfants.
Le canton de Genève et celui de Neuchâtel, bien que partant d’une base plus élevée en 2015, confirment leur statut de bons élèves. Genève affiche désormais 40,8 places, soit une progression de 63,9%, tandis que Neuchâtel atteint 39,6 places, soit une augmentation de 50%.
Des progrès qui montrent que l’investissement dans l’accueil extrafamilial est devenu une priorité à l’échelle régionale, y compris dans le Valais et dans le Jura, qui progressent respectivement de 53,1% (26,8 places) et 36,1% (21,5 places).
Le mythe du 100% de couverture
Ces chiffres, bien qu’encourageants, ne doivent pas laisser penser que l’objectif serait d’atteindre une couverture universelle. Le taux de couverture idéal en crèche n’est en effet pas de 100%. Une telle proportion signifierait que chaque enfant en âge préscolaire est placé en structure collective, alors que de nombreux parents optent pour d’autres solutions — mamans de jour, grands-parents — ou réduisent leur taux d’activité durant les premières années de leurs enfants.
À Genève, par exemple, le taux de couverture idéal est estimé à 44%, selon une étude menée par les autorités cantonales, comme l’indique Alexandre Jaunin, responsable de l’Observatoire cantonal de la petite enfance. Dans le canton de Vaud, une étude mandatée par la Fédération des associations de jardins d’enfants et de crèches (FAJE) avance des chiffres similaires. D’après nos données, Vaud et Genève tendent à rejoindre ces taux à l’échelle cantonale.
La progression est telle que, dans certaines régions du canton de Vaud, l’offre commence désormais à satisfaire la demande. «Il y a dix ans, le canton de Vaud connaissait un manque criant de places en crèche. Depuis, l’offre s’est considérablement développée», observe Jean-Philippe Robbati, chef du service de l’enfance à Morges. Au point que «l’on pouvait alors ouvrir une structure pratiquement n’importe où [sur le territoire cantonal, ndlr] avec la certitude de la remplir. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.»
La question économique est souvent invoquée, à juste titre, pour expliquer le manque de places. Comme l’a relevé un rapport de la Cour des comptes en 2022, une place en crèche coûte entre 33 700 et 52 800 francs par an à la Ville de Genève, une dépense qui souligne l’ampleur de l’engagement des collectivités publiques, un effort que toutes les communes ne peuvent pas se permettre.
C’est là que le bât blesse, car si les grandes villes s’en sortent, c’est principalement parce qu’elles bénéficient des ressources qui leur permettent d’investir massivement dans la création de nouvelles places d’accueil, tandis que les plus petites communes ne peuvent pas engager des montants aussi importants. C’est là tout le défi des années à venir pour les plus petites localités: trouver des fonds et créer des places d’accueil préscolaire pour gommer les déserts de crèches qui se dessinent dans certaines régions.
Une lecture nuancée des taux de couverture
L’analyse des taux de couverture par commune, si elle met en lumière les disparités, doit être interprétée avec prudence en raison de la complexité du financement. Les données que nous avons compilées indiquent le nombre de places selon la localisation physique de la structure. Or, comme le précise Alexandre Jaunin, «certaines structures sont intercommunales ou en partenariat entre plusieurs communes. Par conséquent, les places d’une crèche située sur une commune peuvent être subventionnées par plusieurs communes.»
Ce phénomène explique notamment les chiffres impressionnants de certaines communes vaudoises, où des localités comme Paudex (415 places pour 100 enfants) et Rennaz (259 places pour 100 enfants) accueillent physiquement des places financées dans le cadre des réseaux de crèches par les communes environnantes.
L’accessibilité plutôt que la quantité
La mutualisation des coûts n’a pas effacé les disparités territoriales. De nombreuses communes de Suisse romande restent dépourvues de toute structure d’accueil de la petite enfance. Ces «déserts de crèches», présents dans l’ensemble des cantons, touchent principalement les zones rurales: les Franches-Montagnes jurassiennes, certaines vallées valaisannes ou encore la Broye fribourgeoise.
Pour les familles de ces localités, la situation confine au casse-tête. Bien que leur commune finance des places dans une collectivité voisine, l’éloignement géographique complique considérablement l’organisation quotidienne. Beaucoup se tournent alors vers les mamans de jour, une solution de proximité, mais souvent saturée.
L’investissement public a certes permis d’augmenter sensiblement l’offre globale de places en crèche. Mais le défi qui se pose désormais ne réside plus uniquement dans le nombre: c’est la question de l’accessibilité géographique qui s’impose comme l’enjeu central.
Par Toan Izaguirre & Lucien Phillot
Ce travail journalistique a été réalisé pour le cours « Datajournalisme », dans le cadre du master en journalisme de l’Académie du journalisme et des médias (AJM) de l’Université de Neuchâtel.
