Une nuit au bout du fil du 143

Les nuits au 143 se partagent entre les voix qui appellent et les instants de répit, sur un canapé installé juste à côté du téléphone. Crédit: @AmaëlleSteffen

À Lausanne, des bénévoles de la ligne téléphonique « La Main Tendue » offrent chaque nuit une oreille à celles et ceux qui vacillent. Derrière ces appels anonymes, une autre réalité de la détresse apparaît. Reportage au bureau vaudois. 

Dans une rue tenue secrète de Lausanne, un appartement reste éclairé alors que la nuit dépose son ombre sur les façades voisines. À l’intérieur, rien n’évoque un centre d’appels: une table encombrée de biscuits, une cafetière encore tiède, des plantes soigneusement entretenues, quelques cartes d’anniversaire punaisées au mur. On pourrait croire à une colocation tranquille, si les casiers de l’entrée n’affichaient pas les prénoms de la soixantaine de bénévoles qui se succèdent ici jour et nuit. 

Contrairement à ce que l’on imagine souvent, la majorité des appels ne relèvent pas d’intentions suicidaires: ils ne représentent que 2 à 3% des entretiens. « Le suicide, c’est souvent la pointe de l’iceberg », explique Mélina Blanc, directrice et responsable de formation. Au téléphone arrivent surtout des nuits sans sommeil, des conflits familiaux, des angoisses qui tournent en boucle. Ici, les répondants ne délivrent pas de recettes ni de conseils: ils offrent un espace pour déposer ce qui pèse, un moment où une voix répond vraiment. 

Des voix qui marquent  

Parmi les échanges de la nuit, l’un a particulièrement marqué une bénévole. « Ça faisait longtemps que je n’avais pas eu un appel comme ça », souffle-t-elle en quittant la salle d’écoute. Au bout du fil, une femme vivait l’anniversaire d’un décès qui la bouleversait encore. Elle disait avoir froid, espérait que quelqu’un puisse venir chez elle. La répondante savait qu’elle ne pouvait pas franchir cette limite. Elle a proposé ce qu’il restait: une présence tenue par la voix. 

« Je lui ai fait écouter La Symphonie des éclairs. C’était une nuit marquante pour moi. » raconte-t-elle. Elles ont partagé la chanson en silence, deux inconnues reliées par quelques notes de musique. 

L’expérience de l’écoute 

Mais tous les appels ne laissent pas une empreinte aussi vive. Un peu plus tôt, la porte du bureau d’écoute s’était ouverte sur Françoise, répondante depuis douze ans. Elle refermait son petit carnet noir: trois heures de service, douze appels, dont sept véritables conversations. « Rien à signaler, c’était une soirée plutôt tranquille », dit-elle en passant le relais au binôme suivant. Ici, on ne quitte jamais son poste avant que la relève soit en place: la continuité fait partie de la maison. 

Dans la cafétéria, Françoise s’attarde encore. « Il n’y a pas de soirée type », sourit-elle. Parfois les appels s’enchaînent; parfois, la ligne reste silencieuse plusieurs minutes. Les thèmes, eux, reviennent: solitude, tensions familiales, souffrance psychique. « J’ai été étonnée de la solitude et de la gravité de ce que certaines personnes doivent supporter », confie-t-elle. 

« J’ai été étonnée de la solitude et de la gravité de ce que certaines personnes doivent supporter »

Françoise, répondante à La Main Tendue 

Avant sa retraite, elle travaillait dans les caisses de pension, loin de ces réalités, même si l’idée du bénévolat la suivait depuis longtemps: « Je me suis toujours dit que si, à la retraite, j’étais encore assez bien, j’en ferais. »

Les répondants assurent environ vingt heures d’écoute par mois. Entre les trajets, les groupes de partage et la formation continue, cet engagement représente pour Françoise l’équivalent d’une activité à 30%. La Main Tendue compte douze antennes régionales en Suisse. Partout, le principe reste le même: une ligne d’écoute gratuite, le 143, tenue en grande partie par des bénévoles. 

Dans l’obscurité, les échanges se transforment 

Les nuits demandent une organisation particulière. Avant une garde complète, Françoise dort un peu chez elle. Sur place, elle s’accorde parfois de courts sommeils: « Moi, j’ai la chance de pouvoir me coucher un peu. Je somnole et, dès que ça sonne, je me réveille. « D’autres, plus anxieux à l’idée de s’endormir, vivent ces heures différemment. » 

Au bout du couloir, les deux bureaux d’écoute ressemblent davantage à des chambres qu’à des postes de travail: un canapé, une lampe douce, un petit bureau et le téléphone posé à portée de main. La nuit s’écoule là, au rythme des conversations qui durent en moyenne un quart d’heure à vingt minutes.  Selon la directrice Mélina Blanc, la nuit transforme réellement la nature des appels. Les émotions y sont plus vives, les pensées plus persistantes. La plupart des conversations surgissent bien avant la crise: les écouter à cette étape, dit-elle, c’est déjà une forme de prévention. 

Près de 80 % des appelants composent le 143 plusieurs fois. Un répondant le formule autrement: « Moi, je m’étonne qu’ils ne soient pas plus nombreux. Je n’ai pas 60 amis que je peux appeler à n’importe quelle heure pour qu’ils m’écoutent avec bienveillance. » Cette disponibilité peut créer une forme de dépendance; les bénévoles doivent parfois poser des limites pour se préserver et laisser de la place aux autres.

« Je n’ai pas 60 amis que je peux appeler à n’importe quelle heure pour qu’ils m’écoutent avec bienveillance. »

Une répondante à La Main Tendue

Le combiné à la main, les répondants vivent chaque nuit au rythme des voix qui cherchent une présence Crédit: @AmaëlleSteffen 

Le fil qui relie 

Dans ces nuits-là, un autre lien compte tout autant: le téléphone à fil, posé là comme autrefois. « On le tient parfois très fort, sans s’en rendre compte, et il arrive qu’on le change de main quand la conversation devient lourde », raconte une répondante. Pas d’image, pas de regard: seulement cette voix qui hésite, respire, tremble. Le combiné devient alors une présence à part entière, le seul lien tangible entre deux personnes qui ne se verront jamais. 

Cette nuit-là, les bénévoles auront mené 28 entretiens. Et lorsque les couloirs retrouvent le silence, l’appartement sans enseigne reste encore éveillé: cela fait près de soixante ans que le téléphone ne s’y est jamais endormi. 

Amaëlle Steffen 
La Main Tendue en chiffres (2024) 
En Suisse 
· 184 331 entretiens menés 
· Thèmes les plus fréquents : souffrance psychique (24 %), gestion du quotidien (21 %), solitude (10 %) 
· 3 % des contacts portent explicitement sur le suicide 
Canton de Vaud 
· 33 487 appels, dont 19 620 entretiens 
· 56 bénévoles, plus de 11 800 heures d’écoute 
· Contacts en ligne en hausse : 238 mails (+30 %), 689 tchats (+47 %) 

Source : rapport annuel 2024 de La Main Tendue, canton de Vaud.

Ce travail journalistique a été réalisé pour le cours « Atelier presse I », dans le cadre du master en journalisme de l’Académie du journalisme et des médias (AJM) de l’Université de Neuchâtel.

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