« Ici, les hommes sont vulnérables » 

Travail du sexe, Genève
Rencontre avec Léa, travailleuse du sexe depuis plus de 25 ans (Crédits : KEYSTONE/Jean-Christophe Bott)

À Genève, en plein mois de novembre, Léa*, travailleuse du sexe (TdS) d’une cinquantaine d’années, commence sa nuit. Plongée dans son activité nocturne, entre préparation, clients et travail de rue. 

« 20h00 demain, c’est parfait ». Le rendez-vous est pris.  
Le lendemain, au cinquième étage sans ascenseur d’un immeuble du centre-ville de Genève, Léa se prépare pour aller travailler. Trait d’eye-liner, blush et grand sourire. L’aération de la salle de bain rythme sa mise en beauté. 

Ce petit appartement à la lumière chaude n’est pas son logement, mais son espace de travail. Une trentaine de mètres carrés, une kitchenette, une salle de bains, quelques rangements et, au milieu, un lit avec les vêtements et la perruque qu’elle va porter ce soir. Dans un coin de la pièce, ses talons en cuir à plateforme de douze centimètres.  

« Dès le premier soir, ça m’a plu » 

Léa est une femme trans et une travailleuse du sexe (TdS) indépendante depuis plus de 25 ans. Entre deux coups de pinceau, elle raconte son arrivée dans le métier. Une rupture familiale, des parents qui refusent sa transidentité, la rue à 16 ans. « Il fallait bien que je trouve quelque chose à faire. Dès le premier soir, ça m’a plu », confie-t-elle. Elle ne l’a jamais fait pour manger, mais par choix, d’abord en parallèle de ses études, puis à plein temps. 

Sonnerie de téléphone. Des téléphones, elle en a deux, un perso et un pro, « comme toutes les ‘copines’, pour pouvoir couper quand elles sont off ». Des messages pros, elle en reçoit une quarantaine par jour. Son week-end, c’est le lundi. Le reste de la semaine, elle alterne entre le travail sur des plateformes en ligne, le travail de rue et les rendez-vous à l’appartement. 

Toujours en train de se maquiller, elle confie choisir un thème par soirée. « Ce soir, il y a un match Moldavie–Italie. ChatGPT annonce des pronostics, qui penchent pour l’Italie. Donc je m’habille aux couleurs de l’équipe, ça peut aider à trouver des clients ».  

21h00. Sa préparation est terminée. Ce soir, col-roulé bleu, lèvres rouges et paupières vertes pailletées. Elle est prête à rejoindre le Boulevard Helvétique.  

Léa* pratique son métier dans son appartement de travail, chez des clients et dans la rue. DR: KEYSTONE/Michael Buholzer

Ces dernières semaines, le débat autour du travail du sexe est revenu sur le devant de la scène. En France, où l’exercice du TdS est fortement restreint par la législation, le parti d’extrême droite, le Rassemblement national, relance le débat sur la réouverture des maisons closes.  

Pour l’heure, en Suisse, le travail du sexe est garanti par la liberté économique et son application varie selon les cantons. A Genève, des zones précises sont définies pour le travail de rue, comme sur ce Boulevard. Mais l’opposition grandit: des associations réclament aujourd’hui un virage vers le modèle dit ‘nordique’, fondé sur la pénalisation du client. 

« C’est un métier qui bouleverse, où se révèlent les démons de la société et où les clients font tomber les masques » 

Il fait cinq degrés dehors, mais Léa est habituée au froid et multiplie les couches. Avant de sortir, elle enfile un pantalon par-dessus sa mini-jupe. Baskets aux pieds, ses bottes à talons dans un sac plastique. « Dans l’immeuble, tout le monde sait ce que je fais, ça ne pose pas de problème. Mais je préfère éviter de sortir d’ici en mini-jupe », sourit-elle. 

« Ceux qui reviennent, ce n’est pas pour ton cul, mais parce que tu les écoutes » 

Le Boulevard est à une quinzaine de minutes à pied. Sur le chemin, Léa aborde ses relations avec les clients. « Ceux qui reviennent, ce n’est pas pour ton cul, mais parce que tu les écoutes, dévoile-t-elle. C’est un métier qui bouleverse, où se révèlent les démons de la société et où les clients font tomber les masques ». Selon Léa, il faut être prête à écouter des récits pas toujours simples et les garder pour soi, c’est une part importante du job. 

Au détour d’une rue, Léa s’arrête dans une arrière-cour. Elle parle de la course à pied, son exutoire. Ambassadrice de l’équipe inclusive d’une grande marque de sport, elle teste des chaussures d’hypertrail depuis quelque temps, c’est son deuxième boulot.  

Au fond de la cour et à l’abri des regards, elle retire son pantalon, chausse ses bottes, puis cache ses baskets sous une voiture garée là. À côté des poubelles, elle désigne l’un des recoins où elle reçoit parfois des clients. Un lieu discret, pas très glamour, mais pratique, caché et proche du Boulevard, dit-elle. Dans le travail de rue, c’est toujours elle qui dit au client où aller, elle ne les laisse pas choisir.  

« Ça reste la rue. Il faut être hypervigilante » 

21h15. Arrivée sur le Boulevard. « Tu ne sais jamais ce qui va t’arriver. C’est ça qui est beau ». Ce soir pourtant, c’est étrangement calme. Léa sait qu’elle va attendre longtemps. Depuis le Covid et la digitalisation du travail du sexe, les rues se vident et les tarifs ont baissé, détaille-t-elle, mais certains clients tentent malgré tout de les négocier à la baisse. 

Une voiture stationne, phares allumés, quelques mètres plus loin, et un scooter passe pour la deuxième fois devant Léa. Elle voit tout. « Ça reste la rue. Il faut être hypervigilante ». 

Même en avançant, elle marche à l’envers, tournée vers la route, pour toujours avoir un œil dessus. « Il faut retenir les plaques. Au moins trois chiffres et le canton, par sécurité ». Mais Léa dit se sentir plus « safe » dans la rue que chez des clients. Ici, elle les voit avant de partir avec eux. Et si elle ne sent pas l’un d’eux, elle « refuse la passe ». Léa explique qu’au fil du temps, les TDS développent des techniques pour rester en sécurité. Elles sont propres à chacun·e. Entre ressenti et intuition.  

«Me dire que je suis une pute n’est pas une insulte» 

22h. Il ne se passe pas grand-chose. Quelques curieux observent, certains disent bonjour. « On nous insulte souvent ». Pourtant, « me dire que je suis une pute n’est pas une insulte », revendique Léa. 

Des clients tournent en voiture, scrutent chaque fille, avant de s’arrêter vers « celle choisie ». Lorsqu’une voiture s’approche doucement, ça veut dire qu’il y a un intérêt. Une autre TdS arrive, chacun·e a son emplacement sur le trottoir.  

22h56. Une voiture repasse devant Léa, « c’est la troisième fois ». Elle finit par s’arrêter à sa hauteur. Léa s’approche de la vitre. Une minute plus tard, elle monte à bord. 

23h29. Léa revient sur le Boulevard. Elle rejoint une ruelle perpendiculaire pour s’asseoir sur un banc. Elle peut souffler, avec « une pause clope bien méritée. Il est venu pour 50 francs, ça a fini à 400 ».  

Cigarette finie. La soirée continue. A minuit, Léa a rendez-vous avec un client à l’appartement. Les phares tournent toujours au loin. C’est un métier solitaire, dit-elle, mais un métier qu’elle aime et dont elle est fière. Elle repart, sans crainte, dans une nuit noire et froide. Selon Léa, dans une société patriarcale, les rôles s’inversent sur le Boulevard, « ici, les hommes sont vulnérables ». 

Par Angélique Devaud

* Nom d’emprunt. 

Cet article a été réalisé pour le travail de reportage du cours « Atelier presse I », dans le cadre du Master en journalisme et communication, orientation journalisme, de l’Université de Neuchâtel.

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