«Avec Nadim et Mostafa, j’explore tous les jours une autre culture»: Au cœur du parrainage de jeunes réfugiés

Corinne et ses deux filleuls Nadim et Mostafa lors d'une des nombreuses sorties du trio. (Photo: Nadim)

Alors que de nombreux jeunes réfugiés arrivent chaque année en Suisse, le parrainage leur permet de s’insérer dans leur pays d’accueil et de tisser des liens. Nadim et Mostafa, jeunes Afghans, naviguent entre apprentissage du français et quotidien d’adolescents. Leur marraine, Corinne, les accompagne dans cette nouvelle vie, leur offrant du soutien et un foyer. Rencontre.

«C’est des rôte, des pâtisseries afghanes! J’ai mis deux heures à les préparer alors que, sur la recette, il était indiqué trente minutes. Je ne sais pas ce qu’il s’est passé», rigole Corinne. Les deux jeunes hommes, assis à la table du salon, échangent un regard en souriant. En réalité, ces biscuits secs à la cardamome et au sésame leur sont inconnus.

Le palais de Nadim et Mostafa apprécie davantage les mets salés, comme le kabuli, ce plat de riz, à base de viande d’agneau, de raisins secs et de carottes. Mais cette après-midi, les deux jeunes, originaires de ce pays montagneux d’Asie centrale, devront se contenter de douceurs et de thé à la menthe pour se réchauffer leurs mains engourdies par le froid de cette fin d’année particulièrement glaciale.

Aux abords du Musée romain de Vidy, un brouillard dense recouvre les rives du Léman et brouille l’horizon. La ville de Lausanne tourne au ralenti, figée dans ce temps suspendu entre Noël et Nouvel An. L’appartement de Corinne tranche avec cette torpeur ambiante. Lorsqu’on pénètre chez elle, des airs de musique classique et de bougies créent une atmosphère feutrée.

C’est pieds nus et vêtue d’un t-shirt fleuri que la retraitée, à l’énergie communicative, accueille Nadim et Mostafa. Les deux jeunes hommes, à peine majeurs, aux cheveux et aux yeux sombres, serrent leur marraine dans leurs bras. Corinne n’est pas une marraine au sens traditionnel. Le trio s’est rencontré grâce à un programme de parrainage qui met en relation des personnes suisses et des jeunes réfugiés. En Suisse romande, plusieurs associations participent à la création de ces tandems «familles multiculturelles». Pour Corinne et ses filleuls, la rencontre s’est faite via l’association vaudoise «Action-Parrainage».

Une aventure humaine sans mode d’emploi

«Un ami afghan m’a parlé du parrainage et j’ai eu envie, moi aussi, d’avoir un lien comme ça avec un adulte en Suisse», raconte Nadim dans un français encore hésitant. Nous sommes à la fin de l’année 2024. Le jeune homme a dix-sept ans et vit dans un foyer pour jeunes réfugiés à Lausanne. Corinne, elle, est fraîchement retraitée. Après une carrière comme rédatrice dans un service d’orientation professionnelle, la Lausannoise, aux cheveux courts et aux yeux verts perçants, ressent le besoin d’être utile. «Mon métier m’a beaucoup épanouie et m’a apporté de nombreuses connaissances. Une fois à la retraite, je trouvais dommage de ne plus faire bénéficier quelqu’un de ces compétences. J’ai entendu parler du parrainage et cela m’a donné envie». Son projet en tête, Corinne contacte l’association vaudoise.

Sans mode d’emploi ni engagement contractuel, le parrainage se construit au gré des envies des parrains et des filleuls. Action-Parrainages demande tout de même aux futurs parrains et marraines de remplir quelques documents et de se soumettre à un entretien. «Tout au long de ma démarche de parrainage, l’association m’a apporté un grand soutien, que ce soit à travers des réunions, des conférences ou des activités communes. Les occasions d’échanger avec d’autres parrains et marraines sont nombreuses », explique Corinne.

«Je me suis vite demandée comment agir avec Nadim en tant que femme»

Quelques mois plus tard, la marraine et son filleul font connaissance. «Nous étions chez Nadim avec son éducateur. Il n’a pas dit grand-chose, il avait l’air très intimidé», se souvient Corinne. Le jeune homme hoche la tête, en silence, signe que sa timidité ne l’a pas encore complètement quittée. Cette relation naissante n’a pas manqué de faire réfléchir Corinne. «Je me suis vite demandée comment agir avec Nadim en tant que femme. Comment va-t-il me considérer? Est-ce que je peux le prendre dans mes bras?», s’interroge-t-elle inquiète à l’idée de commettre des faux-pas.

Au sein de son foyer, le jeune homme se lie d’amitié avec son colocataire, Mostafa, afghan comme lui. Il l’amène régulièrement chez Corinne. Rapidement, l’idée de parrainer les deux amis s’impose. «Très vite, je n’imaginais plus voir Nadim sans Mostafa. Mais avant d’entreprendre des démarches, je me suis quand même assurée auprès de Nadim qu’il était d’accord pour que je parraine un autre jeune», explique-t-elle. Nadim accepte sans hésiter.

Balades, repas, sorties culturelles: les moments passés ensemble varient selon les disponibilités de chacun. La marraine et ses filleuls gardent le souvenir d’un week-end aux Diablerets, organisé l’été dernier par l’association Action-Parrainages. L’occasion pour plusieurs familles de participer, à la construction de cerfs-volants. «C’est le sport national en Afghanistan. C’était vraiment super de pouvoir montrer à Corinne et à d’autres personnes suisses cette tradition», raconte Mostafa.

Une adolescence à l’épreuve du déracinement

Ce parrainage replonge Corinne dans l’univers de l’adolescence. «Avec mes enfants, cette période était compliquée. Avec Nadim et Mostafa, avec qui je n’ai bien sûr pas le même lien, la relation est plus sereine», précise-t-elle. Pourtant, la retraitée en est consciente: les deux jeunes Afghans ne sont pas des adolescents comme les autres. «Leur parcours migratoire leur a permis de développer une grande maturité et d’acquérir des responsabilités qui sont très impressionnantes pour leur âge», explique-t-elle.

Arrivés seuls en Suisse à seize ans, Nadim et Mostafa ont dû s’adapter à un nouvel environnement et à la langue française, qu’ils jugent «particulièrement difficile». Ni masculin ni féminin n’existent en dari, leur langue maternelle et l’une des quatre langues nationales en Afghanistan.

«Il ne faut pas oublier qu’ils restent des jeunes comme les autres, avec les mêmes envies, les mêmes rêves et habitudes», soutient Corinne. Comme beaucoup d’adolescents de leur âge, les deux jeunes scrollent pendant plusieurs heures sur Instagram et portent des chaussures Nike. Nadim et Mostafa conservent un rapport aux aînés fortement marqué par la culture afghane. «Quelques mois après notre première rencontre, je leur ai proposé de m’appeler par mon prénom et de me tutoyer. Ils ont réagi immédiatement en me disant qu’ils ne pouvaient pas, que c’était trop irrespectueux, car j’étais trop grande», se remémore Corinne. Ce souvenir la fait encore sourire. Elle, qui se décrit comme «très active», rit à l’idée d’être considérée comme une personne âgée.

« Actuellement en Afghanistan, il n’y a aucune liberté ni égalité. Être jeune là-bas, c’est vraiment terrible. Nous n’avons presque aucune chance de trouver un travail correctement payé et de vivre une bonne vie »

Nadim

Cette année, pour la première fois, Corinne a convié ses filleuls à partager un repas de fête avec ses deux petits-fils. «Même s’ils ne célèbrent pas Noël dans leur culture, je trouvais important de nous réunir tous ensemble à cette occasion», raconte-t-elle, évoquant le fort lien qui unit aujourd’hui ses filleuls et ses petits-enfants. Interrogée sur la place de Nadim et Mostafa au sein de sa famille, la retraitée marque un temps. «Je ne sais pas si, un jour, mes proches les considéreront comme des membres de notre famille. Mais pour moi, en tout cas, ils en font partie».

Sept mois sur les routes de l’exil

 Les proches de Nadim et Mostafa sont restés en Afghanistan. En 2023, Nadim vit à Kaboul, tandis que Mostafa réside depuis un an en Iran avec son père. Cette année-là, tous deux quittent leur quotidien pour prendre la route vers la Suisse. Un exil forcé par la prise de pouvoir des Talibans à l’été 2021. «Actuellement en Afghanistan, il n’y a aucune liberté ni égalité. Être jeune là-bas, c’est vraiment terrible. Nous n’avons presque aucune chance de trouver un travail correctement payé et de vivre une bonne vie», lâche Nadim avec une intensité nouvelle dans la voix.

Aidés par leurs proches, Nadim et Mostafa réunissent l’équivalent de 7 000 et 8 000 francs, qu’ils versent à des passeurs chargés d’orchestrer leur fuite vers l’Europe. Chacun de leur côté, à pied et en camion, les deux jeunes traversent onze pays. Déserts iraniens, montagnes enneigées turques, forêts sombres des Balkans: les paysages s’étendent sous leurs pas pendant près de sept mois. Et la peur, fidèle compagne de voyage, ne les quitte pas.

«Je devais très souvent me cacher ou rester discret. J’avais très peur de me faire arrêter et qu’on me mette en prison», confie Nadim. Malgré une somme conséquente remise aux passeurs, les adolescents racontent ne jamais avoir reçu de papiers valides. Franchir une frontière sans visa ou autorisation reste une infraction aux yeux du règlement européen. Alors que Nadim partage quelques brides de son parcours à travers l’Europe, Mostafa lui reste silencieux, livrant peu de détails. En retrait, il ponctue le récit de Nadim de brefs hochements de tête. Une manière, sans doute, de montrer que ces mois de peur et d’errance étaient également les siens.

A l’image de Nadim et Mostafa, de nombreux jeunes Afghans arrivent seuls en Suisse. En 2024, ils constituent la majorité de ces «mineurs non accompagnés». Procédure d’asile facilitée, prise en charge éducative et sociale: les MNA bénéficient d’une protection particulière. Mais une fois leurs dix-huit bougies soufflées, ces mesures prennent fin.

«J’aime tout ici, sauf le fromage»

Contraints de quitter leurs foyers pour des structures destinées aux adultes et désormais sans représentant légal, ces jeunes se retrouvent prématurément propulsés dans la vie d’adulte. «Je voulais une marraine pour plein de raisons mais surtout pour m’aider à m’intégrer et à gérer les papiers», explique Nadim. Derrière ce ton léger transparaissent les difficultés à se repérer dans un système suisse souvent peu adapté à de jeunes adultes qui ne maîtrisent pas pleinement la langue ni les rouages de l’administration.

«J’aime tout ici, sauf le fromage. Il est beaucoup trop fort comparé à celui d’Afghanistan!», s’exclame Nadim en repensant à sa première fondue. Peu à peu, les deux amis disent s’habituer à leur pays d’accueil. Mais le manque de leur famille restée en Afghanistan demeure, malgré les appels et messages réguliers échangés sur WhatsApp.

« Je ne sais pas si, un jour, mes proches les considéreront comme des membres de notre famille. Mais pour moi, en tout cas, Nadim et Mostafa en font partie »

Corinne

A l’écoute du récit des deux adolescents, Corinne semble émue. «Je n’ai pas l’habitude de les entendre se confier autant. Je connais leur histoire dans les grandes lignes, mais je ne veux pas les pousser à tout me raconter. Ils le feront quand ils en auront envie», confie-t-elle. Pour la Lausannoise, côtoyer les deux adolescents a changé sa manière de percevoir la migration. «Avant ce parrainage, j’étais déjà sensible à ces questions, mais je ne me rendais pas compte de la dangerosité du parcours migratoire». Mais les maladresses ne sont pas exclues. Comme ce jour où ses petits-fils ont proposé à Nadim et Mostafa de partir en camping. Les deux adolescents ont décliné: dormir sous tente leur rappelait trop leur exil. «L’important c’est qu’ensemble nous apprenons progressivement à nous connaître à comprendre nos différences mutuelles», souligne Corinne.

Ce sont précisement ces différences qui font, à ses yeux, la richesse du parrainage. «J’ai peu voyagé loin dans ma vie. Avec Nadim et Mostafa, j’explore tous les jours une autre culture. Ce parrainage c’est vraiment un cadeau».

Un pays sous la peur depuis le retour des Talibans

En août 2021, après vingt ans de soutien militaire et financier occidental, l’État afghan s’effondre en quelques semaines. Miné par la corruption, l’incapacité à contrôler les zones rurales et une dépendance quasi totale à l’aide internationale, le gouvernement ne peut résister à l’offensive des Talibans. Ces derniers rétablissent un régime strict, imposant une répression violente à l’encontre des opposants politiques, des journalistes et des défenseurs des droits humains, dans un pays déjà confronté à une grave crise humanitaire et économique. La prise de pouvoir a des conséquences immédiates sur les populations vulnérables, en particulier les enfants. La déscolarisation des filles, la multiplication des mariages forcés et l’augmentation du travail des enfants deviennent des réalités quotidiennes. Face à ces dangers, de nombreux mineurs fuient pour chercher protection à l’étranger. En 2022, les demandes d’asile déposées par des mineurs non accompagnés afghans au sein de l’Union européenne augmentent de 48% par rapport à 2021. Plusieurs organisations humanitaires établissent un lien direct entre cette hausse et la répression instaurée par le régime taliban.

Camille Marteil
Ce travail journalistique a été réalisé pour le cours « Journalisme de reportage », dans le cadre du master en journalisme de l’Académie du journalisme et des médias (AJM) de l’Université de Neuchâtel.

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