Par amour de la nation? Par soif de pouvoir? Par conviction féministe? Non. Si Camille Dubois veut faire carrière dans l’armée, c’est avant tout pour transmettre sa passion et son savoir-faire militaire. Avant de voir un grade et un uniforme, elle voit l’humain qui le porte.
Les pavés de cette grande place semblent être en guerre contre la mousse verte, la trace du temps, qui résonne comme une métaphore de cette institution qui a l’âge de la Suisse. Au fond de la cour du château de Colombier, le drapeau de la nation flotte. Les soldats l’ont probablement levé ce matin même, avant de devoir chanter l’hymne sur cette place, comme je le faisais à l’époque, quand je servais dans cette même caserne.
C’est bizarre de revenir dans un lieu qui laisse pléthore d’émotions, bonnes et mauvaises. Cet endroit qu’auparavant m’enfermait, me dictait et m’accablait tant le système militaire suisse me semble chaotique, opaque et chronophage. D’ailleurs, c’est particulier d’avoir une caserne au sein d’un château. Rien ne laisse penser que cet endroit en est une, tant ces grands murs cachent l’intérieur de la cour.
«Bonjour… Camille». Une voix me ramène dans le présent. Un «Bonjour» militaire qui renvoie une certaine assurance. Je perçois tout de même une pointe de timidité dans sa tonalité. Une timidité que Camille cache derrière son treillis. J’ai devant moi une femme qui fait à peu près ma taille. Elle porte évidemment une tenue de camouflage et arbore fièrement son grade de lieutenant. Elle m’accueille avec un large sourire, qui laisse transparaître une personnalité dynamique et sérieuse. La caserne est calme. À part un soldat avec qui Camille rit brièvement, on ne croise personne. «Ils sont sur le terrain», note celle qui est candidate militaire de carrière.
Une passion plutôt qu’une obligation
La Neuvevilloise d’origine peut être considéré comme un excpetion dans ce monde masculin. Selon les chiffres officiels, les femmes représentaient seulement 1,6% des effectifs en 2024. Pourtant, elle explique que: «Depuis toute petite, ça m’intéressait. Dans l’entourage de ma famille, beaucoup de gens ont fait l’armée ». Amusant de savoir que ni son père, ni son grand-père n’ont fait l’armée. «Ils avaient un peu la flemme», rigole-t-elle. Camille Dubois est tombée amoureuse de l’armée à ses 14 ans: «Quand je suis allée à AIR14 à Payerne, c’est là que je me suis dit que ça avait l’air incroyable et que je voulais faire ça», s’exclame-t-elle. Et il faut la comprendre: l’événement, qui est organisé pour les 100 ans de l’armée de l’air suisse, se targue d’être le plus gros meeting aérien d’Europe en 2014. «De voir tous ces militaires, les avions, le show… C’est tout ça qui m’a confirmé ma fascination pour l’armée», pointe-t-elle.
Il ne restait plus qu’à convaincre ses parents, qui étaient craintifs de voir leur petite fille, timide et sensible, disparaître dans un environnement masculin et brutal. À leur demande, Camille s’est donc lancée dans des études à l’EPFL. «Ça ne me correspondait pas du tout. Je me suis alors écouté et j’ai décidé de partir à l’armée», se souvient-elle.
«Quand je suis allée à AIR14 à Payerne, c’est là que je me suis dit que ça avait l’air incroyable et que je voulais faire ça!», Camille Dubois
Transmettre sa flamme
«L’armée m’a beaucoup apporté. Déjà en leadership, mais aussi pour ma confiance en moi», soutient la jeune militaire de 25 ans. «Ce qui m’a le plus plu, c’est quand j’ai fait lieutenant. On coache et on suit des jeunes pour leur instruire certaines choses qu’ils ne voient pas dans le civil, comme la discipline». Pourtant, ce n’est pas vraiment la discipline et les ficks, les punitions collectives, qui intéressent Camille: «Je n’apprécie pas les gens qui conduisent avec le grade, ça je suis totalement contre, parce que je pars du principe que les personnes en face sont des êtres humains comme nous».
Aujourd’hui, la militaire vise le grade de major: «Mon objectif, c’est d’être cheffe de classe à l’école d’officiers. Et si je suis assez forte dans mon travail, j’aimerais pouvoir commander une école, celle d’infanterie 2 par exemple». Camille aime transmettre et est là pour les autres. Elle explique qu’elle ne dirige pas uniquement la troupe: «Je suis aussi là pour eux en cas de problèmes privés par exemple». Mais alors pourquoi ne pas avoir voulu faire enseignante? «Très bonne question», rétorque-t-elle. «Le métier de militaire est intéressant car il permet d’évoluer rapidement et d’assumer tôt de grandes responsabilités, comme gérer 200 personnes. C’est rare dans d’autres professions. Je ne pense pas qu’à 25 ans, tu peux te retrouver facilement à ma place comme ça».
« Je ne pense pas qu’à 25 ans, tu peux te retrouver facilement à ma place comme ça», Camille Dubois
La grande muette
Au milieu de l’entretien, un bruit sourd interrompt nos échanges. Quelqu’un toque avec véhémence à la porte du bureau. Camille s’excuse, se lève et ouvre. Un adjudant grisonnant se tient droit comme un piquet devant la porte. «Bonjour», s’exclame-t-il d’une voix qui cherche à impressionner, étonné de voir un vulgaire civil. «Ça a été annoncé, ça?», en me désignant du regard. «Oui, j’ai regardé avec le responsable. Mais on ne parle que de moi et de pourquoi je veux faire carrière», le rassure lieutenant Dubois.
Dans le regard de Camille, l’armée, c’est sortir de son quotidien civil, apprendre à se connaître et une manière de se forger, mais c’est avant tout transmettre, car derrière chaque uniforme, il y a un humain. Toutefois, cet exemple laisse penser que ce qui importe vraiment, c’est que l’humain porte l’uniforme.
Par Tom Bühlmann
Ce travail journalistique a été réalisé pour le cours «Atelier presse I», dans le cadre du master en journalisme de l’Académie du journalisme et des médias (AJM) de l’Université de Neuchâtel.
