Une rare nuit calme aux urgences

L’entrée du bâtiment de Pourtalès, au petit matin. (Crédit: Arnaud Waelti)

Reportage au cœur du service des urgences adultes du site de Pourtalès. La réalité du personnel soignant du RHNe un samedi soir de novembre. Derrière la tranquillité apparente, une tension bien palpable se fait sentir.

2h09. Une sonnerie de téléphone retentit. Un infirmier le sort vivement de sa poche et répond: « Oui bonsoir, les urgences? » L’échange se poursuit puis il raccroche. « Une ambulance arrive », annonce-t-il à ses collègues sur le qui-vive. Tous les concernés s’activent. On lit les premières informations transmises par les ambulanciers. Il s’agit de deux personnes en état avancé d’ébriété. « Ce n’est pas vital », nous indique le médecin cadre présent, Antoine Cuche. Si cela avait été le cas, tout le monde aurait été en état d’alerte et se serait rassemblé dans le bloc opératoire afin d’intervenir le plus efficacement possible à l’arrivée des patients. 

Nous nous trouvons au premier étage de l’hôpital Pourtalès du RHNe, au cœur du service des urgences. Ce samedi de novembre, un calme inhabituel y règne depuis le début de la soirée, mais ce dernier vient d’être perturbé par l’annonce.

Quelques minutes plus tard, l’ambulance arrive. Infirmiers et ambulanciers acheminent sans perdre de temps les deux patients dans des brancards jusqu’aux salles où on les installe.

Dans le couloir qui mène à la section de soins du service des urgences. (Crédit: Arnaud Waelti) 

Un échange altéré par la boisson

On écarte le rideau blanc placé à l’entrée de l’une des pièces. Le patient, un homme d’âge mûr, y a été immobilisé en position allongée. « C’est pour éviter qu’il ne blesse lui ou quelqu’un d’autre », nous explique un infirmier. Une médecin assistant palpe le patient à plusieurs reprises et lui demande si cela lui fait mal ou non. L’intéressé répond par la négative. « Avez-vous pris autre chose que de l’alcool? » – « Non, non… que du vin blanc et de la bière », affirme d’abord l’homme qui a du mal à rester en place. Il admet ensuite la consommation d’alcool plus fort. Au milieu de son discours décousu, il demande soudain à être détaché en se débattant. « Parce que sinon… », annonce-t-il sans conclure sa phrase. Puis, il s’apaise. Quelque peu décontenancée, la médecin assistant poursuit en lui demandant de serrer les poings. Cette fois-ci, l’intéressé s’exécute et l’examen se poursuit.

Après avoir fini d’ausculter le patient et reçu le résultat des analyses, on nous fait part de la conclusion: « Son état est suffisamment stable. On va le laisser décuver sous surveillance. » Celui-ci finit par s’endormir et la tranquillité revient progressivement aux urgences. C’est une des rares arrivées d’ambulance de la soirée.

Un autre patient abordé au cours de la nuit, dans l’un des boxes de soins. (Crédit: Arnaud Waelti)  

Ce qu’ils vivent au quotidien

Nous sommes de retour à la double cellule vitrée qui accueille le personnel soignant des urgences, le centre névralgique situé face aux boxes de soins des patients pour les monitorer. Du côté des infirmiers, une ambiance joyeuse et sereine règne cette nuit-là dans la petite salle. Ces derniers en expliquent la raison: « C’est rarissime qu’on ait si peu de patients, surtout un samedi soir. Hier, on n’a pas arrêté de toute la nuit avec très peu de pauses tellement ils étaient nombreux… »

Ils sont là depuis 19h30 et resteront présents jusqu’à 7h00 le lendemain. L’équipe en charge de la relève prendra alors leur place, car le service doit rester fonctionnel 24 heures sur 24 et sept jours sur sept.

Le pire, c’est cette frustration, ce ressenti que notre travail n’est pas apprécié à sa juste valeur

À l’évocation du sujet, changement d’ambiance. Ce rythme impacte clairement le personnel infirmier. « Le pire, c’est cette frustration, ce ressenti que notre travail n’est pas apprécié à sa juste valeur », lâche soudain un des infirmiers. Et le ressenti est partagé.

Des salaires trop bas pour les horaires nocturnes, le sentiment que d’autres services sont mieux ou autant bien payés qu’eux pour des meilleures conditions de travail sont mentionnés. L’impact sur la santé des horaires de sommeil décalés est également évoqué. À noter, d’après les plus anciens, qu’en moyenne, on se réoriente après cinq ans dans le métier, en raison des conditions trop rudes.

Ces préoccupations font écho à la problématique nationale. À l’heure actuelle, la mise en œuvre de la seconde étape de l’initiative sur les soins infirmiers est d’ailleurs au cœur des débats. Cette dernière vise justement à améliorer les conditions de travail des infirmiers. Cependant, selon les associations et syndicats du personnel de la santé, le projet annoncé récemment par le Conseil fédéral ne serait pas suffisant.

L’autre moitié du personnel soignant

Au fond de la pièce, de l’autre côté d’une porte vitrée, on trouve la cellule des médecins. Leur rôle est sensiblement différent de celui des infirmiers. Alors que ces derniers s’occupent d’ausculter le patient, de prodiguer les soins et de l’accompagner, les médecins sont surtout en charge des aspects administratifs du dossier médical ainsi que d’établir le diagnostic qui définit les soins appropriés à administrer. Ces corps de métiers constituent les deux faces du personnel soignant qui collaborent afin de faire tourner les urgences.

Assise devant son écran, une médecin assistant est concentrée sur un dossier. (Crédit: Arnaud Waelti)  

Comme la majeure partie du travail se fait devant l’ordinateur, les patients nous montrent souvent moins de gratitude qu’aux infirmiers

Questionnée, une médecin assistant raconte que, pour elle, être médecin aux urgences n’est pas pire que dans un autre service. « Il y a les horaires nocturnes, du stress, mais comme ailleurs. Plus de variété dans le nombre de patients, mais c’est tout. C’est juste différent. » Toutefois, « comme la majeure partie du travail se fait devant l’ordinateur, les patients nous montrent souvent moins de gratitude qu’aux infirmiers », déplore-t-elle.

La nuit se poursuit dans le service. Le guichet d’accueil et la salle d’attente restent vides ou presque. Les couloirs équipés de néons lumineux sont silencieux. Ils s’animent de-ci, de-là avec les rares ambulances et nouveaux patients qui se présentent aux urgences.

Le bip régulier des moniteurs est la seule constante sonore qui résonne jusqu’au petit matin.

Par Arnaud Waelti
Ce travail journalistique a été réalisé pour le cours « Atelier presse I », dans le cadre du master en journalisme de l’Académie du journalisme et des médias (AJM) de l’Université de Neuchâtel.

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