Quentin, porteur de journal à Neuchâtel: « Je pense que ce travail n’a pas d’avenir »

Sauf le dimanche, Quentin distribue le journal Arcinfo chaque matin dans les rues de Neuchâtel. Photo: Jérémie Koch.

Menacés par la transition des journaux papiers vers le numérique, septante porteurs distribuent encore le journal Arcinfo dans les trois villes du canton. Nous avons suivi l’un deux dans sa tournée matinale à Neuchâtel.

La ville s’est endormie et s’offre à moi tout entière. Ses ruelles traversées par la brume ont des allures fantomatiques. Il n’y a pas âme qui vive. Arrivé Faubourg de l’Hôpital, je m’arrête et m’adosse contre un mur. Devant moi, une feuille jaunie par l’automne tourbillonne et vient mourir à mes pieds. Les minutes passent. J’attends celui qui va m’emmener. 

Au loin, une silhouette se détache dans l’obscurité. Elle s’avance au rythme des lampadaires et se dessine plus nettement. C’est Quentin. Enveloppé dans son blouson de cuir brun, la clope au bec, casquette vissée sur la tête, il porte un sac de course un peu lâche sur les épaules. A 39 ans, ce travailleur de l’ombre fait partie des septante porteurs qui distribuent le journal Arcinfodans le canton. A Neuchâtel, sa tournée commence à 5h chaque matin, sauf le dimanche. 

« Comme une poésie »

Ce lundi, sur l’escalier de pierre de la Boulangerie Bessa, une seule pile de journaux l’attend. L’autre manque, elle n’a pas été livrée. Quentin ne pourra pas desservir le quartier de l’Hôpital et de la Maladière. La pile destinée au quartier des Beaux-Arts, en revanche, est posée à l’endroit habituel, à côté de la faculté de droit. Elle trône sous un néon blanchâtre. Quentin s’en saisit, vérifie le nombre d’exemplaires et s’élance dans l’obscurité. Son parcours, il le connait par cœur, comme les digicodes qu’il enchaîne: « Cela s’apprend comme une poésie », glisse-t-il. 

D’ordinaire, ce travailleur de l’ombre agit en solitaire. Cette fois, je l’accompagne. Alors nous déambulons dans les rues et l’intimité de la nuit nous rapproche. Sa voix rauque, altérée par la cigarette, me raconte son lycée, ses nombreux stages et son travail de paysagiste. Aujourd’hui père au foyer, il s’occupe de sa fille de 11 ans. Sa femme travaille dans l’horlogerie. 

Quand je me lève pour travailler, d’autres rentrent dormir

Quentin, 39 ans, porteur de journal au BAN

Le pas vif, il me devance souvent. La prise de note, difficile dans l’obscurité, me retarde. Mais je tiens la cadence. Un virage à gauche, un autre à droite, les rues se succèdent à vitesse grand V. Si bien que le quartier, pourtant familier, me désoriente. 

Rue des Beaux-Arts, Quentin s’engouffre dans un hall d’immeuble. Sa main habile glisse machinalement les journaux dans les boîtes aux lettres. Sur l’une d’elle, une inscription: 

Quand le journal n’est pas distribué, certains lecteurs ne manquent pas de le faire savoir.  Photo: Jérémie Koch. 

Samedi, le concierge de l’Université a involontairement mis la pile de côté. Quentin n’a pas pu la distribuer: « Ce genre de petit mot m’embête », glisse-t-il, soucieux. Quentin soupçonne une personne âgée d’avoir laissé cette note sur sa boîte aux lettres. À Arcinfo, l’âge moyen des abonnés papier se situe entre 60 et 65 ans.  

Sortis du hall, nous nous arrêtons sur le trottoir, le temps d’apprécier la solitude et la fraîcheur de la nuit, dans laquelle s’envole, ardente, la braise de sa cigarette: « Quand je passe ici la journée, je me demande ce que font tous ces gens dans ma rue », songe-t-il. Dans « sa » rue, notamment pendant la fête des Vendanges, deux mondes se côtoient: « Les gens dorment sur les parvis et je dois les enjamber. Quand je me lève pour travailler, d’autres rentrent dormir ».

De 28’000 à 12’000 abonnés papier 

Quentin aime faire partie de ce « petit peuple du matin ». Il ressent de la liberté: « Sur le terrain, je n’ai pas de chef derrière moi. On me fait confiance. J’aime aussi échanger avec les autres employés de la nuit. Je croise parfois un concierge, un réceptionniste, il y a un respect mutuel ». 

Nous longeons l’Avenue du Premier-Mars ensemble. Au numéro 10, il choisit une clé dans son trousseau et entre. Dans la cage d’escalier, un sac pendu au bout d’un crochet attire mon attention. 

Dans ce hall d’immeuble, un ingénieux système permet la livraison du journal. Photo: Jérémie Koch

Quentin y dépose un journal: « C’est pour une personne âgée qui ne peut plus se déplacer. Grâce à une poulie, elle le remonte jusqu’à son appartement », explique-t-il. Cette installation ingénieuse me touche. Elle incarne le lien, rarement visible, qui unit le porteur aux lecteurs du journal papier. Mais ce lien demeure fragile.

En 15 ans, Arcinfo est passé de 28’000 abonnements papier à 12’000 et compte aujourd’hui 6’000 abonnés numériques. Dans ce contexte, le maintien de la société Messageries romandes, ex-prestataire de distribution, s’est avéré non viable économiquement. Par conséquent, tous les porteurs ont été licenciés. Ils ont toutefois pu déposer une offre spontanée auprès du nouveau prestataire, le Bureau d’adresses de Neuchâtel (BAN), qui a engagé les porteurs volontaires. 

Mais la transition ne se fait pas sans conséquences: « Le nouveau prestataire nous a proposé de distribuer de la publicité ciblée. En faisant plus d’heures, personne ne va plus être payé. Ils nous l’ont dit clairement lors d’une réunion », lâche Quentin sur le chemin du retour. 

30 francs par tournée 

Contacté, le BAN confirme la future distribution de publicité ciblée mise en place pour compenser la perte d’abonnés Arcinfo. Il n’évoque pas la rémunération de cette nouvelle tâche, mais assure que « d’autres distributions tous ménages sont également rémunérées ».

Si nous ne sommes pas licenciés, nous allons être transformés en porteurs de publicité

Quentin, 39 ans, porteur de journal au BAN

Quentin gagne 30 francs pour une tournée d’une heure et demie. Au BAN, elle commence à 6h. Les porteurs ne bénéficient pas des heures de nuit majorées, comprises entre 23h et 5h59. Lorsque Quentin commence plus tôt, comme ce lundi, c’est de son plein gré. 

Je regarde autour de moi, les fenêtres plongées dans l’obscurité s’allument les unes après les autres. Bientôt, Neuchâtel retrouvera son effervescence. Le dernier journal livré, nous remontons la Ruelle Vaucher. Le souffle court, Quentin me confie une dernière pensée: « Malheureusement, je pense que ce travail n’a pas d’avenir. Si nous ne sommes pas licenciés, nous allons être transformés en porteurs de publicité ».  

Ce constat, froid comme les dernières heures de la nuit, ponctue notre rencontre. Nous nous séparons devant la gare et je le vois repartir comme il est venu; tout seul et anonyme. 

Par Jérémie Koch

Cet article est réalisé dans le cadre du cours « Atelier presse I », dans le cadre du master en journalisme de l’Académie du journalisme et des médias (AJM), de l’Université de Neuchâtel. 

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