Soupe populaire de Lausanne: à la rencontre d’une ville invisible  

Au centre-ville de Lausanne se trouve une structure publique, destinée aux sans-abris, qui réunit la Soupe Populaire et un hébergement d’urgence (Crédits: Patrick Martin, 24 heures).

À Lausanne, la Soupe Populaire distribue chaque jour plusieurs centaines de repas chauds grâce à son équipe de bénévoles. Nous les avons suivis tout au long de leur service, un samedi soir de novembre.

Plusieurs hommes attendent déjà sous le couvert. Emmitouflés sous de nombreuses couches, ils discutent en fumant des cigarettes. Leurs éclats de voix sont rythmés par la pluie battante ce soir-là. La lumière froide de l’entrée 12 rue Saint-Martin éclaire leurs visages. Il est 18 heures et la Soupe Populaire de Lausanne ouvrira dans un peu plus d’une heure. 

Coline, employée au sein de la fondation Mère Sofia, arrive d’un pas assuré. Elle salue quelques têtes connues puis déverrouille la lourde porte avec son badge. Les voix diminuent pour laisser place au silence. L’odeur du tabac froid disparaît. La salle est grande et raisonne quand on parle. Le bar, à l’entrée, surplombe une dizaine de rangées de tables. Et au fond à droite, se trouve une grande cuisine.

Tous les soirs et plusieurs midis par semaine, des repas chauds sont préparés par les bénévoles dans la cuisine de la Soupe Populaire à Lausanne (Crédits: Jiyana Tassin). 

Au calme, dans un local adjacent à la cuisine, Coline s’assied sur une chaise. Elle raconte qu’elle a commencé à travailler ici il y a sept ans en accompagnant sa cousine: « Je suis venue deux fois par semaine pendant 5 ans. Puis j’ai été embauchée dans l’équipe fixe il y a bientôt 3 ans. » Et d’ajouter que ce travail lui permet de prendre du recul sur ses cours de dernière année à la Haute école sociale de Lausanne.  

L’étudiante explique que la Soupe Populaire accueille environ 300 personnes par soirée. La fréquentation du lieu n’a fait qu’augmenter depuis ses débuts. Enfin, elle précise que les bénéficiaires sont principalement des hommes: « Les femmes n’osent souvent pas venir ici et trouvent alors d’autres stratégies pour manger. »

Les femmes n’osent souvent pas venir ici et trouvent alors d’autres stratégies pour manger.

Recette d’une mise en place réussie

Selon Caritas, une personne sur douze vivrait dans la pauvreté en Suisse (Crédits: Jiyana Tassin). 

Des rires, des bruits de pas et des tintements de plats commencent à se faire entendre. Ce sont les bénévoles qui arrivent petit à petit. Ils seront quinze pour la soirée. Debout au milieu de la pièce, Coline note leur prénom au stylo et discute avec ceux qui viennent pour la première fois. Elle leur explique le déroulement et les quelques règles essentielles à respecter. Parmi les nouveaux, Pierre-Henri, un travailleur social au chômage depuis deux ans, se réjouit de découvrir le lieu: « Moi ce que j’aime dans les projets comme celui-là, c’est vraiment le travail de groupe. » 

Dehors, la queue grandit, alors à l’intérieur, on s’active. On descend les chaises des tables. On place les desserts et sandwichs invendus par des enseignes de la place. On met en place le bar. Finalement, on amène les repas chauds, cuisinés plus tôt dans la journée. La pièce s’emplit d’une odeur de nourriture. Après un briefing, tout le monde prend le poste qui lui a été attribué. Coline lance encore quelques instructions, puis elle va ouvrir les portes. 

Une pause dans la nuit  

Très vite, les personnes entrent. La plupart rejoignent la file pour un repas chaud. D’autres se dirigent directement vers une table pour appeler un proche ou répondre à des messages. Certains demandent à charger leurs téléphones. Au bar, on vient chercher une soupe aux carottes distribuée par Nadine, une ancienne bénéficiaire du lieu. Tout le monde est accueilli sans condition ou discrimination et dans le respect. Coline salue l’assemblée et mange en se baladant dans la salle. Elle discute et oriente ceux qui ne connaissent pas encore l’endroit.  

Le lieu prend vie mais reste calme. Plusieurs personnes ne souhaitent pas parler et mangent seules dans un coin en profitant de la chaleur de la salle. Parfois ils sont deux, prennent un repas à l’emporter puis s’en vont. Entre rires et musiques, des liens se tissent et les langues se délient. « J’ai demandé à une amie qui n’avait pas d’argent comment elle faisait et elle m’a parlé de la Soupe Populaire », révèle Luigi, un homme d’une soixantaine d’années qui vient ici depuis un mois. Assis à l’entrée, son écharpe violette autour du cou, il confie qu’il trouve le personnel sympathique et les repas acceptables. 

Mounir, un homme d’une quarantaine d’années, est quant à lui installé à une table. Il raconte: « Ça fait six mois que je viens ici. Les bénévoles m’aident pour les questions administratives. J’aime bien venir le matin pour imprimer des CV et me poser sans dépenser d’argent », explique l’ancien chef cuistot qui, après une blessure au bras, a dû mettre son travail en pause.  

Ça fait six mois que je viens ici. Les bénévoles m’aident pour les questions administratives.

Mathilde, 71 ans, voit cet espace comme un endroit convivial où l’on mange bien. Sa voix est mélodieuse au milieu des bruits de couverts. Avec sa petite retraite, elle aime venir ici seule ou accompagnée d’une amie comme ce soir. « C’est un lieu agréable et le personnel est très sympa. En plus, je trouve la nourriture très bonne! » raconte la dame en souriant, un bonnet blanc enfoncé sur les oreilles. 

Quand les lumières s’éteignent  

Vers 21h, la salle se vide doucement. Les téléphones désormais chargés sont rendus. Seules quelques personnes restent encore prendre un thé chaud ou un café avant de partir. Anna, une bénévole de 61 ans, donne des cannettes de soda à ceux qui sortent. Un bénéficiaire discute encore avec elle sur le pas de la porte puis s’en va. Certains partent dormir dans l’un des hébergements d’urgence de la ville où une place les attend. Tandis que d’autres s’engouffrent dans le froid glacial, sans plans pour la nuit.  

Une fois tout le monde parti, on range la salle. On se répartit les invendus restants et on débriefe de la soirée. « Comment ça s’est passé pour vous? » demande l’une des bénévoles. On échange puis, assez vite, on prend ses affaires et on rentre chez soi. Le cœur gros de savoir, qu’un soir de plus, des personnes dormiront à la rue.  

Jiyana Tassin

Ce travail journalistique a été réalisé pour le cours « Atelier presse I », dans le cadre du master en journalisme de l’Académie du journalisme et des médias (AJM) de l’Université de Neuchâtel.

La Soupe Populaire en quelques mots

Le projet de la Soupe Populaire est né dans les années 90 avec la création de la fondation Mère Sofia à Lausanne. Il compte aujourd’hui plus de 300 bénévoles et une dizaine de salariés. Tous les soirs de la semaine, des centaines de repas y sont distribués. La Soupe Populaire propose également des assiettes chaudes à midi du mercredi au dimanche. Elle permet ainsi d’orienter les personnes en situation de précarité et de favoriser la création de ponts avec d’autres structures comme les hébergements d’urgence. 

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