Par Nathalie Pignard-Cheynel, Jessica Richard et Marie Rumignani*, Académie du journalisme et des médias, Université de Neuchâtel

Tous les jours il nous notifie de l’anniversaire de nos amis. Aujourd’hui, c’est le sien. Le News Feed de Facebook souffle ses onze bougies entouré de deux milliards d’utilisateurs. Mais cette année, des invités surprises gâchent la fête. Ils s’appellent bulle filtrante, fake news et algorithme… Ces concepts stars du moment interrogent, effraient parfois, indiffèrent le plus souvent. Les jeunes,  par leurs pratiques, et les journalistes, par leur métier, y sont directement confrontés. Alors, quid justement des jeunes journalistes? De ce constat est née une expérimentation pédagogique, au sein de l’Académie du journalisme et des médias de l’Université de Neuchâtel. L’objectif : se frotter à la recette la mieux gardée de la Silicon Valley, et tenter d’en comprendre le fonctionnement et les effets. 

La circulation de l’information sur Facebook obéirait-elle au même principe que les mystérieux escaliers de Poudlard dans Harry Potter ? Le géant bleu n’en ferait-il qu’à sa tête lorsqu’il nous dirige vers telle ou telle information ? Et surtout, comment Facebook opère sa sélection parmi des milliards de contenus pour nourrir le News Feed ? L’entreprise californienne annonce sans cesse des modifications majeures de son algorithme, mais son fonctionnement demeure opaque et lointain. Un sondage auprès des étudiants de notre école de journalisme confirme cette impression. La totalité des première année de Master possède un compte Facebook, le consulte plusieurs fois par jour et 90% déclare l’utiliser pour accéder à de l’information. Mais quasiment aucun étudiant n’a déjà cherché des informations sur le fonctionnement du Newsfeed Ranking Algorithm (c’est son nom).

Et pourtant, au lendemain de l’élection de Donald Trump et du Brexit, il nous paraît indispensable que de futurs journalistes puissent mesurer les effets, puissants et complexes, de l’action des algorithmes sociaux sur la diffusion de l’information. Que ce soit pour se prémunir des effets de la bulle filtrante (principe selon lequel les réseaux sociaux nous exposent prioritairement à des contenus conformes à nos idées) ou pour juguler la propagation des fake news. Et s’il fallait une raison supplémentaire : Facebook est devenu progressivement un outil à usage professionnel pour les journalistes, alors que les étudiants l’utilisent essentiellement à des fins personnelles et ludiques. Une transition qui doit, plus que jamais, être accompagnée.

Trois défis ont guidé notre réflexion :

  • l’allant de soi : comment transformer une pratique quotidienne, intégrée et aussi évidente que l’utilisation de Facebook en un questionnement ?
  • l’invisible : comment rendre intelligible la boîte noire que constitue l’algorithme de Facebook ?
  • le fatalisme: comment lutter contre la sensation d’impuissance de certains étudiants face à cet objet aussi complexe et lointain qu’un algorithme ?

Une pédagogie active et innovante

Face au constat d’une méconnaissance du fonctionnement du premier site au monde en terme de fréquentation et de la principale plateforme d’accès à l’information en ligne, nous souhaitions agir. Et nos buts étaient clairs dès le départ: ouvrir la boîte noire, renforcer la connaissance des processus à l’œuvre et favoriser l’esprit critique de nos étudiants. Quant à la méthode, l’approche du learning by doing, fondée sur la prise de conscience par l’étudiant d’un certain nombre de réalités par la mise en pratique, s’est imposée.

Au sein d’un cours consacré aux compétences numériques pour le journalisme, les étudiants ont donc participé à une expérimentation, en mode “lab”, c’est-à-dire collectif,  collaboratif, et selon un protocole minutieusement élaboré par l’équipe encadrante. Le dispositif devait être à la fois bien cadré pour aboutir aux attentes et suffisamment souple pour s’adapter en permanence, fournissant des solutions aux écueils rencontrés tout au long du parcours. D’un point de vue pédagogique, les étudiants étaient pleinement associés à ces réglages et aux choix stratégiques élaborés au fil des semaines.

Dans la peau d’un militant

Lancée en février 2017, l’expérimentation ne pouvait trouver terrain plus favorable que l’élection présidentielle française. Quelques mois après le vote du Brexit et l’élection de Trump, elle cristallisait, à un niveau international, les interrogations et critiques sur le rôle de Facebook dans l’information des citoyens, la propagation de fake news et la polarisation du débat politique.

Le terrain de jeu étant trouvé, il fallait maintenant définir le cadre et les règles.

Voici résumé en six points l’essentiel du protocole :

  • La classe a été repartie en huit groupes : chacun incarnait un profil, au travers d’un “faux” compte (provisoire), correspondant à une orientation proche d’un.e candidat.e de la campagne présidentielle: François Fillon, Benoît Hamon, Marine Le Pen et Emmanuel Macron (protocole élaboré en janvier 2017 avant l’ascension dans les sondages de Mélenchon). Afin de renforcer la dimension comparative, chacun des profils a été doublonné avec une variation sur le sexe. De plus, l’équipe encadrante a créé comptes de contrôle neutres;
  • tous les groupes se sont abonnés à une même liste de 50 médias. Cet échantillon comprenait à la fois des pages de médias d’information (presse écrite, radio, tv, pure player) mais également des pages de sites de “buzz” ou encore des sites partisans, fortement engagés idéologiquement ou politiquement, voire, pour certains, associés à la mouvance des fake news;
  • les seuls amis acceptés étaient les sept autres comptes participant à l’expérimentation ainsi que les deux comptes de contrôle;
  • quotidiennement, pendant six semaines, et via une connexion privée (pour éviter les interférences avec la “vraie” vie numérique des participants), les étudiants ont mené des actions sur leur profil fictif, en lien avec leur rôle (des likes, des partages de liens, des commentaires, etc.) et en fonction des hypothèses qu’ils voulaient vérifier (par ex : si je like toujours le même média, celui-ci supplantera-t-il tous les autres dans mon News Feed ?). Ils ont consigné leurs actions et leurs analyses dans un carnet de bord qui servait de suivi à l’expérimentation;
  • chaque semaine, pendant le cours, un temps commun de discussion et d’échange permettait de faire le point sur les résultats, les questions, les hypothèses, les étonnements, etc. Et de réaliser d’éventuels ajustements pour la semaine suivante;
  • après quatre semaines de suivi drastique du protocole, les groupes ont eu carte blanche pour aller plus loin. Pendant les deux dernières, ils ont pu tester d’ultimes hypothèses en sortant du cadre établi. Certains ont ainsi “trahi” leur candidat (un militant Hamon a basculé chez Mélenchon), d’autres ont suivi de nouveaux médias voire ont ajouté des pages de candidats, de partis politiques ou intégré des groupes.

Bien entendu, nous avons conscience des limites de ce test de l’algorithme. Par exemple, les étudiants ont rapidement pointé du doigt le manque d’interactions avec de “vrais” amis. Mais à l’inverse, la même expérience réalisée sur des comptes “ordinaires” aurait rendue très délicate la mise en évidences des variables explicatives du fonctionnement de l’algorithme.

Décortiquer l’algorithme

Au terme de l’expérimentation, les étudiants ont pu identifier certains ingrédients de la recette du News Feed Ranking Algorithm. Si ces résultats ne révèlent pas en soi de surprises majeures par rapport à des expériences similaires effectuées ces derniers mois (comme celle de Radio Canada ou de Libération), ils ont permis aux étudiants de prendre conscience de manière très concrète du poids de l’algorithme pour accéder à l’information via Facebook. 

  • Les amis et les groupes davantage valorisés que les médias

Durant la majeure partie de l’expérimentation, chaque groupe ne suivait qu’une cinquantaine de pages médias listées plus haut et les sept autres profils de l’expérience. Pour l’algorithme, le choix des publications des amis était donc limité. Et pourtant, ces contenus se trouvaient le plus souvent en première position dans le News Feed. Plus intéressant, l’autre groupe supportant le même candidat (et donc partageant les mêmes idées et contenus), était généralement davantage mis en avant que les autres, confirmant le phénomène de bulle filtrante.

Un résultat qui démontre l’importance de la communauté : comme annoncé par Facebook en 2016, les publications des amis sont largement mises en valeur, et prennent l’ascendant sur le reste. Au fil des semaines, des réactions et des nouvelles amitiés, le contenu passe par un entonnoir très voyant surtout à la toute fin de l’expérience. Il y a un vrai sentiment d’appartenance à un groupe, et ce, au détriment des médias traditionnels qui perdent en visibilité, en impact et surtout en capacité de résonance.

  • L’actualité joue un rôle marqué sur les contenus présents sur le fil d’actualité

La période de l’expérimentation s’est déroulée en grande partie durant les affaires Fillon qui ont occupé les unes des journaux pendant plusieurs semaines. Cette actualité a eu un impact important sur les murs d’actualité des différents groupes qui ont tous observé une augmentation des informations relatives à François Fillon, même pour les profils aux antipodes de ce candidat.

  • Le média prime sur le contenu 

Facebook peut-il comprendre le positionnement politique et idéologique d’un utilisateur ? Bien sûr, l’algorithme n’est pas “intelligent”; il se nourrit des multiples actions effectués par l’usager et dresse progressivement un profil. Mais dès les premiers jours de l’expérience, les étudiants ont observé que les sujets politiques avaient envahi leurs murs, alors même que certains médias parmi les 50 étaient des médias sportifs, de buzz, culturels, etc. Ces derniers ont rapidement disparu des radars.

La plupart des groupes ont observé une polarisation de leur mur d’actualité en lien avec les idées du candidat suivi. Pour autant, c’est plus les médias (et leur couleur politique) que les contenus eux-mêmes qui semblaient déterminants pour l’algorithme. Ainsi, les profils “Macron” voyaient essentiellement des publications de BFM, Les Echos, Marianne, Le Point ; ceux de Hamon, Libération et Médiapart; ceux de Fillon, Le Figaro, Valeurs Actuelles ; ceux de Le Pen, Valeurs Actuelles, FdeSouche et Boulevard Voltaire.

Et le tri effectué est redoutable. Pour l’ensemble des groupes, le News Feed ne se concentre que sur une dizaine de médias.

 

Les médias et comptes amis apparus dans le Newsfeed du compte femme pro-Hamon de l’expérimentation (réalisé par Léandre Duggan, étudiant à l’AJM)

  • Les contenus multimédias et natifs sont privilégiés 

Les vidéos, les lives et globalement les contenus natifs sont privilégiés par l’algorithme de Facebook qui les place en bonne position. Les étudiants ont observé la prédominance de ces formats sur leur fil d’actualité. Les vidéo live figurant la plupart du temps dans les premières publications. Un constat confirmé par les annonces de Facebook sur les modifications de son News Feed qui fait la part belle aux vidéos.

  • L’algorithme est peu subtil

Ceux qui ont voulu tester des hypothèses un peu complexes, voire mettre en défaut l’algorithme, ont été déçus ! Car l’algorithme n’offre finalement que peu de résistance aux challenges et s’avère très peu subtil dans la compréhension de ses usagers. Par exemple, ceux qui ont voulu commenter de manière négative des posts associés à leur opposant politique ou encore réagir à des contenus avec des “Grrrr” pour marquer leur mécontentement se sont rapidement aperçus que de telles subtilités échappaient à l’algorithme et qu’une action, qu’elle soit positive ou négative, vaut la même chose. Seule la trace de l’interaction, “l’engagement” dans le vocabulaire facebookien, compte. Ainsi, s’évertuer à commenter des posts de Français de souche pour déconstruire leur discours produit finalement l’effet inverse : l’algorithme vous servira d’autres contenus d’extrême-droite par la suite.

Dernier enseignement, et non des moindres : l’algorithme ne serait rien sans les usagers de Facebook. Cette expérimentation a permis aussi à nos étudiants de prendre conscience des pratiques liées à la plateforme sociale. Cet étudiant a souligné la facilité avec laquelle il est possible de se créer un faux compte et surtout l’influence dont celui-ci peut bénéficier, un phénomène amplifié par le jeu de l’algorithme. Un groupe s’est ainsi étonné de voir l’un de ses commentaires, sans doute posté au bon endroit et au bon moment, liké plus de 1300 fois lors du live du premier débat de la présidentielle. Mais surtout, ils étaient stupéfaits de réaliser que les autres usagers se souciaient peu de la véracité ou de la crédibilité des comptes avec lesquels ils interagissent.  

Dans la bulle filtrante

L’expérimentation visait en partie à explorer le phonème des fake news et de la bulle filtrante. Certains groupes ont pleinement vécu cette expérience qui fut même, pour certains, difficiles. Vivre six semaines dans une bulle d’extrême-droite quand on ne partage pas ces idées, cela peut être perturbant témoigne cette étudiante. Et conduire même à une perte d’esprit critique, comme l’a confié l’un des participants à l’issue de l’expérimentation :

“C’était impressionnant de se laisser enfermer dans cette bulle, et on se rend mieux compte comment des personnes peuvent se retrouver enfermées dedans. Ce sont de vraies communautés, on peut presque y croire. Les articles semblent “réels”, il faut prendre du recul pour réfléchir et se dire qu’au final c’est n’importe quoi.”

Lors du bilan collectif de l’expérience, nous avons pu nous rendre compte à quel point l’immersion dans la peau numérique de militants avait marqué les étudiants et eu un fort impact émotionnel sur certains d’entre eux. Une étudiante a, par exemple, pris pleinement conscience de ce qu’on appelle de nos jours les “maux 2.0” Enfin, certains ont été particulièrement déstabilisés par l’agressivité de beaucoup de commentaires, l’emballement dont ils peuvent faire l’objet et plus largement le refus du débat de nombre d’usagers de Facebook.

Changer de regard…. et de pratique

Dans l’ensemble les étudiants ont apprécié l’expérimentation et plus des trois-quart ont déclaré qu’ils s’abonneraient désormais à de nouvelles pages médias pour ouvrir leur fil d’actualité à d’autres points de vue. Ce retour réflexif sur leur pratique s’avère un élément essentiel au cœur de notre approche. Nous voulions que les participants prennent conscience du terrain d’investigation qu’est Facebook, y compris comme source d’information pour les journalistes. Sur ce dernier point, les étudiants ont témoigné avoir eu accès à des mondes et à des gens “que l’on ne voit pas habituellement sur notre fil d’actualité” ainsi qu’à des usages du réseau social très différents du leur.

“Je suis abonnée ou je like que des médias dits de gauche. Je pense qu’il faut que j’arrête d’être dans ma bulle, lire des informations que je n’aurais pas eu l’occasion de trouver dans mon fil d’actualité.”

Au final, il apparaît que les étudiants sont divisés sur la place et les usages de Facebook. Pour les uns, c’est un moyen de s’informer et de diversifier ses sources pour “mieux comprendre”, sortir de sa bulle et relever les tendances au niveau local et international. D’autres voient la plateforme comme un moyen de découvrir des contenus aux formats innovants et en phase avec des pratiques émergentes en matière d’information. Et pour d’autres, cela reste une plateforme pour les “amis”, de consommation du social plus que de l’information.

De l’intérêt d’étudier Facebook dans une école de journalisme

L’option d’une approche pédagogique innovante inspirée de l’esprit lab semble la voie idéale pour s’attaquer à un sujet aussi capital que la place de Facebook dans les pratiques journalistiques et dans l’accès à l’information. Et en plus d’expérimenter par eux-mêmes la matière, les étudiants ont produit des articles multimédias pour le site de valorisation de l’Académie du journalisme et des médias, racontant leur expérience et la mettant en perspective. Des réalisations qui dépassent le cadre purement académique et s’inscrivent dans une optique pré-professionnelle.

A l’heure où le numérique et ses outils sont des acteurs centraux d’une profession obligée de se réinventer, les écoles de journalisme se doivent d’accompagner ce mouvement notamment au travers du développement de structures telles que les Newslab (Reese News LabNYC Media Lab). Conçu comme incubateurs à projets, ils stimulent l’innovation et engagent les étudiants sur le terrain de la pratique professionnelle et de l'(auto)entrepreunariat.

Notre expérimentation embrasse cette dynamique et fournit des clés aux étudiants dans l’appréhension de l’algorithme de Facebook au travers d’un regard, nous espérons, plus réflexif et professionnel.

Andrew Robotham et Vittoria Sacco ont également participé, au sein de l’AJM, à la mise en place et au suivi de cette expérimentation et sont chaleureusement remerciés de leur apport au projet.