48 jours au coeur de la faschosphère

dans Inside AJM/Multimédia/Numérique/Volée 9 par

Entre le 22 février et le 11 avril 2017, j’ai dû tenir une fausse page Facebook pro-Marine Le Pen pour les besoins d’une étude sur la bulle filtrante et l’algorithme Facebook. Une expérience instructive qui permet d’observer en détails les effets de la bulle filtrante et les dangers qu’elle amène.

Il a fallu d’abord choisir quel candidat notre groupe de travail allait soutenir durant un mois. La bataille a été rude pour pouvoir travailler sur Marine Le Pen, la candidate la plus demandée par les étudiants. Pourquoi tant d’engouement?

Le but de l’expérience est clair: observer l’algorithme Facebook qui fait tant parler depuis l’élection de Donald Trump et de la bulle filtrante qui en découle. La perspective de travailler sur Marine Le Pen nous semble alors plutôt inédite puisqu’on imagine se retrouver dans un monde qui nous est inconnu ou en tout cas qui va amener des médias et des posts très peu présents sur nos fils d’actualité Facebook personnels.

Nous avons alors créé un personnage, Sigismond Du Gomieu, un jeune héritier de 25 ans et grand défenseur des idées du front national.

Mais avant tout, qu’est-ce que c’est exactement que la « bulle filtrante » qu’on cherchait à démontrer avec cette expérience?

La bulle filtrante: une réalité observable

L’effet de bulle se crée grâce à — ou à cause de — différents algorithmes de Google ou Facebook. Deux personnes qui taperaient le même mot de recherche, n’obtiendraient pas les mêmes résultats à cause des  recherches effectuées précédemment. Les recherches sont filtrées par le moteur de recherche selon le profil de l’utilisateur.

Sur Facebook, c’est le même principe. Deux personnes qui suivent les mêmes médias mais qui n’ont pas les mêmes intérêts politiques par exemple, ne verront pas le même fil d’actualité apparaître.

Pour notre expérience, tous les groupes ont suivi les 50 mêmes médias. Mais on peut constater, après un mois, que le réseau social avait « trié » les médias selon les intérêts des candidats soutenus :

L’effet de la bulle isole dans une vision, une mentalité. Des risques sont alors à prévoir. On peut se retrouver dans un monde egocentré où tout correspond à nos besoins et nos propres opinions, même les personnes qui nous entourent virtuellement.

Ce sujet pose aussi le problème de la collecte de données personnelles sur internet.

Pour plus d’informations, voir le reportage d’ARTE.

L’expérience en 7 points

L’expérience a duré 6 semaines. Six semaines à suivre une campagne présidentielle particulièrement mouvementée et propice à de nombreux scandales. Voilà une petite synthèse du carnet de route que notre groupe de recherche a tenu durant tout ce temps. Nous y avons inscrit nos différentes stratégies, nos observations et nos conclusions, ainsi que certains événements marquants de cette campagne qui ont fortement influencé le fil d’actualité de notre personnage.

Du rire à la haine

Cette expérience m’a donné une vision extrême de ce que peut produire l’effet de bulle filtrante. Au départ, la découverte d’un monde inconnu et une possibilité de tenir des arguments qui ne sont de loin pas les miens dans des débats facebookiens était une perspective plutôt rigolote pour moi. Pourtant, j’ai assez rapidement regretté cette immersion dans cet univers qui s’est révélé vite très sombre. L’expérience s’est vite transformé en une souffrance morale et mentale.

Je me suis retrouvée à devoir lire des commentaires de haine/colère et beaucoup de fausses informations durant des semaines. Les effets de la bulle filtrante nous a entraîné dans un monde qui n’était pas celui du Front National loué par Marine Le Pen durant la campagne. Un soit disant Front nettoyé de tout racistes et antisémites.

Un exemple récent de post et de commentaire haineux:

 

Ou encore un débat sous un article de Fdesouche qui traitait de trois femmes musulmannes qui auraient attaqué une infirmière à Londres:

A côté des messages d’insultes très fréquents, on a pu aussi lire un grand nombres de théories sur tout et n’importe quoi notamment sur les groupes de soutiens à Marine Lepen. Ce qui était surprenant c’est à quel point les arguments qui étaient amenés étaient totalement illogiques mais parallèlement combien la communauté de ces groupes les validait, les soutenait et les diffusait.

En étant en imersion dans ce milieu, on peut observer la partie soudée des électeurs du front national. Ceux qui le soutienne de plein coeur et qui sont très actifs sur Facebook. Il ne s’agit pas de jeunes mais plutôt de quincats et plus qui ont l’air de soutenir le parti depuis plusieurs années.

Piégée par la bulle filtrante (ou presque)

J’ai pu sentir les effets de la bulle filtrante au delà de ce que j’imaginais au départ de l’expérience. A force de lire des médias d’extrême droite (Fdesouche, valeurs actuelles,…) et des posts pro-fn, je me suis surprise à parfois me demander si certains articles que je voyais passer pouvaient être vrais. Quand on lit toujours la même information mais venant de plusieurs sources différentes, la question vient automatiquement en tête. Je revenais à la réalité en analysant de plus près quel « média » publiait l’information. Mais, je n’aurais jamais eu ces doutes sur ce type d’informations dans un autre contexte.

Mon attitude et mes refléxion durant cette expérience m’ont amené une inquiétude: si moi, étudiante en journalisme, prévenue sur l’effet de bulle, sur les fake news et m’intéressant aux actualités politiques depuis longtemps, je peux avoir ce genre de doute, comment réagissent les personnes qui ne sont pas informées sur ce sujet ? Et surtout comment réagissent les jeunes utilisateurs qui se laissent facilement tenter par les théories du complot et qui étaient les cibles des partis politiques sur le net durant la campagne?

Je n’ai pas été la seule « pro-Le Pen » à me poser cette question durant l’expérience.

Qu’en pensent les autres « pro-FN » d’un mois ?

Durant toute l’expérience, tous les groupes étaient en contact. Les groupes qui soutenaient les mêmes candidats devaient particulièrement discuter entre eux afin d’observer et d’analyser les effets des différentes stratégies. Alors qu’en on pensé les autres étudiants qui ont du soutenir Marine Le Pen durant ces 48 jours?

via GIPHY

Etudiante en journalisme à l'Académie de journalisme et des médias (AJM) de Neuchâtel.

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