En Lavaux, la pluie a douché les espoirs des viticulteurs

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Précipitations – De Chardonne à Cully, en passant par Rivaz et Puidoux, les vignes ont souffert d’un climat particulièrement capricieux. Pas de grosses récoltes au rendez-vous, mais pas de quoi céder au désespoir. Reportage chez cinq viticulteurs de Lavaux.

« Je les utiliserai pour la cheminée ». Jérôme Neyroud, vigneron-tâcheron de la commune de Chardonne arrache les souches mortes sur le vignoble communal, juste à côté de l’école. Au même moment le conseiller municipal en charge des domaines viticoles est en visite dans la cour de l’école. Le hasard fait bien les choses.

Quelques instants plus tard, Jérôme Neyroud mentionne déjà la Journée du vignoble vaudois. L’événement lui a permis d’échanger avec des collègues. Depuis, les difficultés de la récolte de cette année sont sur toutes les lèvres. En Lavaux, les communes ont enregistré des pertes allant de 20 à 95 pourcents. Une douche froide inégale infligée par la nature.

Arpentant ses 3 hectares vignes, en évitant les crottes de chiens laissées par des citoyens peu respectueux, Jérôme Neyroud constate les dégâts occasionnés par le mildiou, l’esca et l’eutypiose. Trois champignons de vigne. Il le montre lui-même en saisissant un cep coupé et en le plaçant à côté d’un cep sain. Les malades deviennent foncés. Ils perdent leur brun habituellement si clair.

Jérôme Neyroud montre l'effet des maladies sur la vigne
Jérôme Neyroud montre l’effet des maladies sur la vigne. Crédits photo : Geoffroy Brändlin

La grande fautive ? La pluie qui lave les traitements naturels et chimiques pulvérisés sur les plantes. « On a dû en faire plus cette année pour compenser ». Pourtant Jérôme Neyroud s’estime heureux. Le pire a été évité. Le rendement en vin de la commune n’enregistre qu’une baisse d’une dizaine de pourcents. Son équipement et la taille réduite du domaine ont sauvé sa production. « J’arrivais à traiter en une seule matinée ».  

Un soulagement que ne ressentent pas certains de ses collègues de Chardonne, dont sa propre famille. « Mon père Charly, qui gère le domaine de Toveyre, a perdu environ trois quarts de sa récolte ». Un coup de massue. Un désastre qui parait irréel lorsque l’on contemple le panorama plongeant sur le lac aujourd’hui si calme.

« Innover est indispensable »

Un peu plus bas, à Chexbres, un autre point de vue majestueux sur lac. Eric Bovy raconte ses déboires. Après quelques minutes, incapable de tenir en place, il quitte la véranda du domaine pour installer de nouvelles bouteilles dans le stock. Juste à côté se trouve la cave. Des tonneaux décorés il y a un peu moins d’un siècle y trônent. Pour le plus grand plaisir des touristes japonais et états-uniens qui viennent visiter son domaine. Ses 11 hectares, il les dirige avec son frère. « Moi je gère plutôt le business et lui s’occupe de la terre. Mais j’aide à la cave et maintenant par exemple à la mise en bouteille, s’il le faut ». Œnotourisme, mariages, soirées pour les entreprises. Une diversité de revenus qui leur permet une plus grande sérénité face à la météo. « Innover est indispensable » confie-t-il, avec une assurance naturelle.

Leurs vignes sur la commune de Chardonne ont souffert du mildiou et du gel. Plus que leurs terrains à St-Saphorin et au Dézaley. « Mes pertes s’évaluent à 25-30% ». Sur l’ensemble de son domaine, le Chasselas, cépage de vin blanc traditionnel en Suisse romande, est majoritaire, comme chez la plupart des autres vignerons de Lavaux. Une tradition de cépage qu’Eric Bovy compte transmettre à son fils et à son neveu qui ont hérité de sa passion pour la vigne.

D’un village à un autre, tout peut changer

Dans la pentue commune de Rivaz, Basile Monachon, 33 ans, raconte la récolte de ses 3,5 hectares de vignes. Tout en prenant la commande d’un client venu en personne. Sur son domaine, il produit un peu de plus de vin blanc que de vin rouge.  « J’habite à moins de 15 minutes de mes vignes ». Pratique pour réagir rapidement lors d’intempéries. La vivacité et la sérénité de son discours et de sa conduite, il la doit peut-être à ses voyages. Il a déjà vendangé tout autour du monde et effectue des journées de 10 à 12 heures.  

A quelques centaines de mètres du lac, ses vignes sont passées entre les gouttes. La chaleur du lac a agi cette année comme bouclier contre le gel. Résultat ? Pas de grosse récolte, mais rien d’alarmant. « D’un village à un autre, en quelques centaines de mètres tout peut changer avec les microclimats ». Cette année, comme la plupart de ses collègues, son exploitation en production intégrée n’a pas pu bénéficier de traitements bio. « Il fallait quelques traitements de synthèse avec cette pluie pour sauver la récolte ».

Petits grains, peu de jus

A Puidoux, l’eau est également devenue l’alliée de Luc Dubouloz, responsable des vignes de la ville de Lausanne sur la région Lavaux. Il explique le phénomène au Clos des Abbayes. Devant un coucher de soleil et à quelques mètres seulement du Léman. La cave située à l’entrée du bâtiment laisse s’échapper des effluves de vin qui accompagnent les visiteurs. Seul le bruit de la route du lac en contrebas rompt le charme.

Après des mois d’acharnement pour entretenir les vignes, sauvées au printemps du gel par le lac, puis inondées cet été, Luc Dubouloz a rencontré un « surprenant » problème. « Les grains ne se sont pas beaucoup développés, ils sont restés petits et n’ont donné que peu de jus ». Une petite surprise de la nature qui a contribué à la baisse de 20% environ de sa production de Chasselas.

Optimistes avant tout

Trois kilomètres plus haut, à Cully, Jean-Luc Blondel raconte que cette récolte, c’est sa dernière. Il est attablé à l’entrée de sa cave, là où il accueille habituellement ses clients. Son credo ? Rester positif. Parce que cette mentalité attire les bonnes choses. Il a finalement réussi à obtenir une récolte satisfaisante, malgré une année compliquée. « En 2005, une tempête avait ravagé nos vignes. Ces dernières années, les étés secs nous ont été favorables. Il y a des phénomènes climatiques brutaux. Mais ces difficultés, on les a déjà rencontrées ». Son fils le remplacera l’année prochaine à la tête de ses 8 hectares de vignes, pour qu’il puisse profiter de sa retraite.

Retour près de l’école, dans le froid de Chardonne. Après avoir arraché les ceps morts, Jérôme Neyroud en plantera de nouveaux dans quelques jours. Pour qu’ils produisent du raisin, il devra attendre quatre ans. Heureusement, la majorité de sa vigne est saine. Elle prendra un nouveau départ après l’hiver.

Par Geoffroy Brändlin

Crédits photo © Geoffroy Brändlin


Ce travail journalistique a été réalisé pour le cours “Atelier presse”, dont l’enseignement est dispensé collaboration avec le CFJM, dans le cadre du master en journalisme de l’Académie du journalisme et des médias (AJM) de l’Université de Neuchâtel.

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