A Sainte-Croix, à cause du vaccin, « tout le monde s’évite »

dans Ecrit/Société/Volée 14 par

Que se passe-t-il dans le Balcon du Jura ? Les statistiques du canton de Vaud indiquent des taux faibles de vaccination dans les communes de Sainte-Croix et de L’Auberson. Chez les habitants, la tension devient palpable.

“Moi vaccinée ? Ah non je crois pas !” La question semble titiller cette habitante de l’Auberson croisée dans la rue. Elle préfère rester anonyme. La grisaille et le froid n’arrêtent pas la riveraine, elle en profite pour vider son sac “Ici les gens préfèrent penser par eux-mêmes. Moi je me fie beaucoup à mon intuition”.  En bruit de fond, une colonne de voitures commence à se former. Ce sont les frontaliers qui traversent le village afin de regagner la France à quelques centaines de mètres. Elle élève la voix et attire l’attention de voisins curieux. La discussion se prolonge à mesure que la lumière descend sur la petite cité. Chacun partage son avis sur la question.

C’est que le sujet clive dans la région du balcon du Jura, peut-être plus qu’ailleurs. Des chiffres de la vaccination dans le canton de Vaud dévoilés mi-octobre par la RTS montraient des taux inférieurs à la moyenne de 15 à 20% dans les communes de Sainte-Croix et alentours. Cela se traduit dans la réalité par des tensions dans la vie quotidienne comme l’explique la gérante d’un salon de thé “On dirait parfois qu’il y a deux camps. Depuis l’introduction du certificat COVID, les réactions de certains ont changé. Je me suis même fait insulter !”.

Les tensions étaient déjà vives
autour de l’éolien.
Les tensions étaient déjà vives autour de l’éolien, la campagne contre le certificat Covid n’a rien arrangé.

De son côté, la présidente du conseil communal Luzia Bernshaus tempère. “C’est clair qu’on a une forte oppostion dans le coin, mais ça se passe plutôt calmement. On évite simplement d’en parler. On fait aussi plus attention, on porte le masque, on s’accepte et c’est réciproque.” A l’image de son appartement qui surplombe le centre-ville, cette ancienne commerçante à la retraite a eu le temps d’observer les habitants de Sainte-Croix durant 52 ans. Si elle ne tire aucune conclusion sur les statistiques de la vaccination, elle reconnait que la commune abrite des profils particuliers. “Je me rends régulièrement à des cours de gym. Sur les onze présents, nous sommes seulement quatre vaccinés. Souvent des profils un peu écolos, qui aiment vivre à la nature.”

Antivax ET anti-éoliennes

L’élue évoque alors un autre sujet brûlant dans la région. “On voit des similitudes entre ceux qui s’opposent aux éoliennes à Sainte-Croix et les plus sceptiques face au vaccin.” Mais à propos des éoliennes, elle tient surtout à ne pas s’exprimer. “Autre sujet explosif !”

Pour en apprendre plus sur l’histoire des habitants, la présidente recommande d’aller sonner chez Monsieur Piguet. Cet historien de la région vit quelques kilomètres plus haut en direction de la crête du Jura, près du village de l’Auberson. Sur sa porte d’entrée, un petit flyer scotché indique “Discriminer les gens ? NON”. L’ancien rédacteur en chef du journal de Sainte-Croix votera contre la loi covid le 28 novembre : “J’avais voté oui à la première, je vais voter non à la deuxième.”

Pour la première fois je me retrouve du côté de l’UDC

Jean-Claude Piguet, historien de la région de Sainte-Croix

L’homme ne semble pourtant pas faire partie des militants les plus convaincus. Avec un brin de dépit dans la voix, il explique : “D’habitude je vote socialiste. Pour la première fois je me retrouve du côté de l’UDC, ça ne me fait pas trop plaisir. Malheureusement on a l’impression qu’il y a une sorte de stratégie politique, qu’on tente d’imposer un certain contrôle de la population à travers des sanctions. On n’apprécie pas trop ça dans le coin.”

Un passé industriel

Jean-Claude Piguet a beaucoup écrit sur l’Histoire des Sainte-Crix, comme on les appelle, et des industries de la région. “La boîte à musique a été la principale industrie de la région. Elle a occupé près de deux tiers des hommes et des femmes pendant une partie du XXe siècle. Avec l’ouverture au marché asiatique dans les années 80, le secteur a décliné.” Durant cette période la ville a alors vécu cinq années de calvaires, se vidant d’une partie de ses habitants. “Elle a heureusement connu l’arrivée d’une population quantitativement faible, mais qualitativement importante. C’était surtout des gens de Genève, des artistes et des artisans, enfin, des gens un peu dans la marge.”

Et donc plus sceptiques face au vaccin? “En tous cas des individus plutôt réfractaires au pouvoir et à la mainmise sur les individus. Peut-être aussi plus ouverts à des formes de médecines alternatives.”

En décalage

Il suffit pourtant de rouler quelques minutes pour traverser la frontière et observer un tableau bien différent. En France, la petite commune des Fourgs présente un taux de vaccination nettement supérieur à ses voisins du plateau. “On est dans la moyenne nationale”, confirme Roger Belot. Le maire du village tient également à souligner les excellentes relations qu’entretiennent les deux agglomérations. “Enormément de couples et de familles se sont formés de part et d’autre de la frontière.” La première adjointe, Claudine Bulle-Lescofit complète : “Avec la radio, les associations et les travailleurs frontaliers, on a vraiment l’impression de vivre au rythme de la Suisse.”  

Après la douane, Les Fourgs. Dans cette commune française, les chiffres de la vaccination sont bien plus satisfaisants.

Mais quand on en vient à la vaccination les Helvètes leur paraissent en décalage. “Moi j’ai de la famille du côté de l’Auberson. On a bien senti qu’ils n’étaient pas pour. Je pense que cela a à voir avec une certaine conception de la démocratie. Les Suisses ont un grand sens civique mais aussi un sens de ce qu’ils décident pour eux-mêmes.” Le maire acquiesce. “Il y a une grosse différence politique, c’est certain. En Suisse, les mesures liées au Covid se prennent aussi bien à l’échelle cantonale que nationale. Alors qu’ici on se trouve assez loin des décisions prises à Paris pour l’ensemble du pays.”

De retour à l’Auberson, les discussions autour du vaccin commencent à s’essouffler. Tout est dit. Les culs-gelés, nom donné aux habitants du village, retournent vaquer à leurs occupations. Il ne reste plus que la riveraine, elle conclut la discussion : “Vous savez, depuis la pandémie, les relations ici ont changé. Personne ne dit bonjour, tout le monde s’évite.”

Photos et texte par Etienne Daman
Ce travail journalistique a été réalisé pour le cours “écritures informationnelles”, dans le cadre du master en journalisme de l’Académie du journalisme et des médias (AJM) de l’Université de Neuchâtel.

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