Animaux alpins: les nouveaux réfugiés climatiques

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Fonte des glaces, disparition des cours d’eau, assèchement des paysages… Ces 20 dernières années, nous observons les montagnes suisses se dégrader doucement. Ces modifications, dues à la hausse des températures, ne sont pas sans conséquences pour la faune et la flore des montagnes, qui prennent de l’altitude. Brève explication de l’impact négatif (et positif) du réchauffement climatique sur l’écosystème des Alpes suisses.

Que fait un animal montagnard quand il a chaud? Il monte. Les espèces de nos montagne sont en effet habituées aux basses températures. Or, plus l’altitude est élevée, plus les températures baissent. La température se refroidit en effet de 0,65°C tous les 100 mètres de dénivelé. Avec le réchauffement climatique, les Alpes suisses voient donc leurs écosystèmes prendre de la hauteur afin de chercher la fraîcheur. Un phénomène qui tend à s’accélérer, et qui n’est pas sans conséquences sur la faune et la flore.

Prenons le scénario intermédiaire du GIEC qui annonce 2,7°C d’augmentation. A l’échelle des Alpes suisses, une telle augmentation, ça donne ça :

Projection de l’augmentation des température d’ici à 2100

En Suisse, le problème est d’autant plus présent, car le pays se réchauffe deux fois plus vite que la moyenne et a déjà atteint 2°C de réchauffement. La Suisse se trouve en effet loin des océans, qui ont la capacité d’absorber beaucoup de chaleur. De plus, la fonte des glaciers met à nu la roche qui, contrairement à la neige, ne réfléchit pas assez les rayons du soleil. Nos montagnes se retrouvent alors impactées.

La hausse des températures modifie donc complètement les écosystèmes alpins. Certaines espèces, vivant à basse altitude, voient le climat montagnard leur devenir favorable. Celles-ci grimpent, et entrent en concurrence avec d’autres espèces qui ne s’épanouissent qu’en haute altitude. De plus, la fonte des neiges rendent certaines espèces inadaptées, en raison notamment de leur couleur: une fourrure blanche est un avantage dans la neige, mais attire les prédateurs dans tout autre environnement. Pour conserver leur habitat, les espèces alpines se mettent donc à grimper également. Or, elles ne peuvent pas monter indéfiniment: elles risquent de rencontrer un environnement inadapté, ou pire, arriver au sommet de la montagne, et ne plus pouvoir trouver d’habitat. Trois espèces illustrent bien ce qui attend nos montagnes: le lagopède alpin, le lièvre blanc et le lièvre brun.

Le lagopède alpin, un oiseau déjà menacé

La lagopède, plus connu sous le nom de perdrix des neiges, est un oiseau du nord de l’Europe qu’on retrouve aussi dans les Alpes. Celui-ci s’épanouit en montagne entre 2000 et 2800 mètres.

Perdrix des neiges en pleine tempête (Photo : Adobe Stock/Oscar).

Dans le meilleur des cas, la limite basse de son habitat risque de connaître une élévation, dans la prédiction la plus probable, de 145 mètres. Si la situation ne s’améliore pas, leur surface habitable (ici en km2) pourrait être drastiquement réduite durant l’été, juste après la période de nidification.

Selon l'estimation médiane, ici aussi la plus probable, le lagopède perdrait le quart de son territoire d’ici à 2070. Puisqu’il s’agit d’une espèce circumpolaire, c’est-à-dire vivant dans des endroits extrêmement froids, l'espèce dépend grandement des climats montagnards. S'il y a quelques individus dans les Pyrénées, la majeure partie de la population européenne se trouve sur la côte nord. Les voir disparaître de Suisse signifirait condamner une des seules régions où l'espèce se trouve en Europe.

Avec l'ascension des individus, cette perte de territoire s'accompagne en plus de l'éloignement des différents sites habités. Cette distance, si elle s'agrandit, signifie un risque majeur pour la reproduction de l'espèce puisque cela provoque le morcellement du territoire habitable.

L’enjeu du lagopède représente bien le sort des espèces alpines qui dépendent des basses températures offertes par les Alpes. Pour d’autres, la survie de leur habitat dépend d'autres facteurs que la seule augmentation des températures. Le cas du lièvre brun et du lièvre variable, deux espèces communes en Suisse, illustre un autre paramètre: celui de la concurrence d’habitation.

Les lièvres suisses: rencontre au sommet

Il existe en Suisse deux espèces distinctes du lièvre: le lupus europeus (lièvre brun) et le lupus timidus (lièvre variable). Le premier, comme son nom l’indique, est de couleur brune. Il vit plutôt dans les forêts, dans des climats tempérés. Le second en revanche a une particularité: s’il ressemble à son congénère durant l’été, sa fourrure prend une couleur blanche durant l’hiver. Vivant dans les zones plus froides, à haute altitude, cette singularité lui permet de se camoufler dans la neige.

Un lièvre variable profite du temps hivernal enneigé au zoo de Goldau, le mardi 12 février 2013 (Photo : Keystone/Urs Flueeler).

Comme le lagopède, le lièvre variable ne se trouve en Suisse que dans les Alpes. Son territoire est donc limité, mais l’est encore plus quand les températures augmentent: lorsqu’il ne neige plus en hiver, le petit mammifère blanc est exposé. Il survit donc plus difficilement aux prédateurs. En revanche, lorsque le territoire lui devient hostile, la place devient parfaite pour le lièvre brun qui, lui, a une couleur parfaitement adaptée.

Un autre facteur vient amplifier le phénomène: la concurrence entre les espèces. Le lièvre brun et le lièvre variable n’ont pas pour habitude de cohabiter sur un même territoire. Lorsque l’un s’installe sur un territoire, l’autre le quitte. Les lièvres bruns, plus nombreux et plus adaptés aux terres dépourvues de neige, chassent systématiquement le lièvre variable.

Cependant, si la situation menace le lièvre variable, elle est une aubaine pour le lièvre brun. Ce dernier, menacé par l’agriculture, voit sa population diminuer d’année en année. L’extension de son territoire lui permet donc de se développer plus facilement. Couplé aux différentes actions menées contre sa disparition, le phénomène permet petit à petit à l’animal de reprendre du poil de la bête

On comprend donc que le réchauffement climatique n’est pas néfaste pour toutes les espèces. «Les gens s’imaginent qu’il y aura de moins en moins d’animaux à cause du réchauffement climatique, mais c’est tout l’inverse.», nous explique Christophe Praz, chercheur et enseignant en conservation animale à l'université de Neuchâtel. «Les animaux seront de plus en plus nombreux. Cependant, les espèces plus singulières, qui sont adaptées à un climat précis, vont disparaître. C’est ce qu’il se passe dans les Alpes suisses».

Les gens s’imaginent qu’il y aura de moins en moins d’animaux à cause du réchauffement climatique, mais c’est tout l’inverse. 
Ils seront de plus en plus nombreux.

Christophe Praz

Les espèces transalpines font face à de nombreux changements dûs au réchauffement de la planète. Le lagopède et les lièvres ne sont que deux exemples parmi tant d'autres. Véritables réfugiés climatiques, les animaux alpins ne pourront pas prendre de la hauteur indéfiniment. Un jour, ils arriveront au sommet et n'auront plus nulle part où aller.

A terme, si l'Homme ne prend pas de mesures pour endiguer le réchauffement climatique, c'est toute la richesse de la biodiversité suisse qui risque de disparaitre.

Edelweis (Adobe Stock/Negoi Cristian)

Tout un système menacé

Les mammifères ne sont pas les seules espèces menacées. Certains bourdons particulièrement adaptés à l'altitude risquent une perte de 80% de leur surface d'habitation. Le bourdon alpin, par exemple, est monté de 479 mètres durant les 33 dernières années. Cela laisse la possibilité à d'autres bourdons d'investir une plus grande surface d'habitation, modifiant la polynisation en haute altitude. Les plantes subissent également le rétrécissement de l'habitat disponible. L'edelweiss, par exemple, n'est pas encore en danger dans les alpes mais subit déjà ce phénomène d'ascension.

Lou-Anne Dangremont et Amélie Gyger
Ce travail journalistique a été réalisé pour le cours “Actualité: méthode, culture et institutions” dans le cadre du master en journalisme de l’Académie du journalisme et des médias (AJM) de l’Université de Neuchâtel.

Crédit image mise en avant : ATS Keystone - Mohssen Assanimoghaddam

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