Camarades de ring

dans Ecrit/Sport/Volée 14 par

Reportage – Catch me if you can. C’est peut-être un film de Steven Spielberg, mais c’est aussi le nom donné à un événement des Créatives, festival féministe genevois. Au programme du 18 novembre 2021: démonstrations de catch pendant lesquelles deux jeunes combattantes monteront sur le ring.

Des parures de guerrières

Quelques jours avant le combat, il faut essayer son costume. A l’accueil d’un atelier de couture, arrivent deux femmes de 21 ans, Leila Dupré et Johanne Bonnet. A aucun moment on ne les imagine catcheuses. Toutes fines, vêtues de petites vestes hivernales, elle ressemblent plus à deux étudiantes en arts qu’à de féroces combattantes. Adrian Johnatans, leur entraineur, les accompagne. Il est aussi le fondateur de la fédération de catch Swiss Power Wrestling. C’est un grand monsieur au visage aiguisé. Avec sa chemise bleue entrouverte, sa chaîne au cou et sa veste de parrain de la mafia, il impressionne plus qu’il ne rassure. Pourtant, ça blague, papote gentiment, scande des répliques de la série Kaamelott.

Les deux catcheuses sont appelées pour les essais et disparaissent derrière un mur de l’atelier. Quelques minutes plus tard, Johanne revient dans une tenue rose, enveloppée d’une grande cape à capuchon. A la fois solennel et sexy, son costume ferait pâlir Wonder Woman de jalousie. A son tour, Leila apparait. Elle porte un peignoir de satin bleu, une tenue guerrière et une collerette de plumes de paon autour du cou. On pourrait penser que c’est folie de se parer ainsi pour un affrontement, mais ces accoutrements ne seront présents que lors de l’entrée en scène des combattantes.

Faites entrer le ring!

Tel un cirque ambulant, la fédération se déplace avec son propre matériel. Le jour J, plusieurs heures avant la représentation, un grand camion blanc s’arrête devant le Musée d’art et d’histoire de Genève qui accueille l’évènement. Sortent Adrian, Leila, Johanne, ainsi que trois autres garçons. La petite équipe extrait du véhicule quatre colonnes rouges, de grandes planches de bois, de longues et larges cordes.
Direction la salle des armures. Ici, beaucoup d’armes à feu, datant pour la plupart du 17ème siècle. Des casques aux noms rigolos: « Bourguignotte », « Cabasset ». Dans les vitrines, des armures de chevaliers.

Catcheuses et catcheurs fixent, attachent, tirent sur les cordes pour que tout reste bien en place. Adrian Johnatans met aussi la main à la pâte. Ses mains font tourner les boulons, réceptionnent les planches de bois. Il lâche de surprenants « La putain de ses morts! » quand une vis s’échappe.
Dans cette ambiance de déménagement étudiant, des répliques se perdent: « Attention les vitrines! », « Mais qui est le con qui a plié la bâche comme ça? », « Oh non! Il est pété ton truc!».

Deux heures plus tard, se dresse un ring de 16 mètres carrés. L’un des garçons sautille dessus, vérifie qu’il est bien solide. Adrian se laisse tomber dans les cordes pour s’assurer que les deux jeunes femmes pourront leur faire confiance.
L’équipe d’un EMS en visite au musée passe à côté des bâtisseurs. « Was ist das? » demande une petite dame à son accompagnant.

Lancer, plaquer, frapper

Alors qu’une cinquantaine de personnes, hommes comme femmes, s’agglutinent autour du ring, la salle des armures se pare d’une lumière violette. Des journalistes ont installé des caméras, d’autres règlent leurs appareils photo. Tout le monde veut voir les catcheuses.
Ce soir, celui qui accompagne les filles sur le ring s’appelle Matteo, trois ans de pratique au sein de la fédération. « Je travaille avec elles depuis qu’elles ont commencé, on se connait bien. Ce sont elles qui vont mener la danse, moi je suis juste là pour encaisser. »

Leila Dupré, l’une des deux combattantes.

Leila est la première à faire son apparition. Souriante, acclamée par la foule, elle grimpe sur le ring. Adrian présente ses élèves et explique la raison de leur venue, l’histoire de la fédération. Ces formalités terminées, Leila s’élance, attrape Matteo par la nuque et le retourne sur la plateforme. Un grand fracas résonne dans toute la pièce. Des cris de stupeur retentissent et certains précautionneux s’empressent de reculer du ring. Allongé sur le sol, Matteo serre les yeux. S’il combattait pour de vrai, il n’aurait que trois secondes pour se relever. Passé ce délai, l’arbitre sifflerait sa défaite.
A chaque mouvement, Adrian explique quelles sont les techniques utilisées, la mécanique qui se cache derrière cette sauvagerie apparente. Dès qu’il sent que le rythme se relâche, il propose: « Tiens, fais-lui un enfourchement! ». Leila attrape alors le jeune homme à l’entrejambe, le soulève et le retourne tout entier pour qu’il s’écrase au sol. L’entraîneur explique que c’est avec cette technique qu’en 1934, la catcheuse américaine Mildred Burke, a réussi à convaincre un promoteur de l’engager.

Vient le tour de Johanne. Elle commence par lancer le corps de Matteo dans les cordes. Il tente de revenir à la charge, mais l’avant-bras de la jeune femme l’attend. L’impact est si puissant qu’il n’a d’autre choix que de se laisser projeter en arrière. Au catch, interdiction de frapper son adversaire avec les poings. Ni une ni deux, Johanne bloque le cou du jeune homme sous son bras. Elle tourne sur elle-même pour que tous les spectateurs puissent la voir, les invite à lancer des cris d’encouragement. Après avoir obtenu ce qu’elle voulait, elle réalise une souplesse, mouvement qui consiste à se projeter en arrière pour retourner complètement l’adversaire.
Si tout cela impressionne, la notion de confiance est fondamentale dans le catch. « On peut casser la nuque de l’adversaire si on rate son enfourchement, appuie Adrian Johnatans.  On joue avec la vie, la santé des gens. La violence que vous voyez est très encadrée. »

Les démonstrations sont terminées. L’entraîneur laisse les journalistes admirer la coupe qui récompensera Johanne ou Leila lors de leur premier combat en face à face. Baptisé Les Reines du Ring, cet évènement aura lieu le 26 novembre à la Gravière, live club de Genève. « On fait en sorte qu’il n’y ait pas trop de pression, témoigne Johanne. Après, on est toutes les deux mauvaises perdantes, donc c’est clair que la vaincue ne descendra pas du ring avec le sourire. »
Au terme de leurs prestations, impossible de départager l’une ou l’autre. La lutte s’annonce très serrée.

Par Dimitri Faravel

Crédit photo: © Dimitri Faravel

Ce travail journalistique a été réalisé pour le cours “Atelier presse”, dont l’enseignement est dispensé collaboration avec le CFJM, dans le cadre du master en journalisme de l’Académie du journalisme et des médias (AJM) de l’Université de Neuchâtel.

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