Chapitre III. Télétravail: prendre le train de la digitalisation, peu importe l’âge

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«Métro, boulot, dodo» … ou plutôt «réveil, boulot, dodo». Cette année pandémique a bouleversé notre routine en déclenchant chez les employeurs un élan de réflexions autour de la réorganisation des méthodes de travail. Si le home office est majoritairement privilégié pour réduire au maximum les contacts physiques, il soulève néanmoins des questions sur l’adaptabilité de la population plus âgée aux nouveaux outils numériques de communication. Les réunions des collaborateurs en présentiel n’étant pas recommandées, il a fallu se tourner vers des logiciels de visioconférences, parfois peu intuitifs.

Avec l’essor du télétravail s’accompagne donc la crainte d’une marginalisation des employés séniors en raison de leur supposée «technophobie». Une attitude qu’on leur imagine peut-être à tort.

«Les séances par Zoom, je trouve ça drôle !»

Le passage au travail à distance, Béatrice Blunier Stauffer s’y est conformée à sa sauce: «Certains travaillent depuis la maison mais moi je préfère venir au bureau. Ça me donne un cadre et j’ai directement accès à mes papiers». Les locaux de la Ligue neuchâteloise contre le cancer offrent un calme sans pareil, que même les embouteillages sur l’Avenue du 1er Mars adjacente ne sauraient troubler.

A 64 ans, la conseillère en psycho-oncologie a dû repenser ses pratiques. Habituée du contact social, central dans sa profession, ses seuls collègues sont désormais son téléphone et son ordinateur.

«Ça m’a fait de la peine, j’ai très vite repéré une perte sur le plan humain». Au bureau, il n’y a plus qu’elle pour faire grincer le parquet tapissé de moquette sur le chemin de la machine à café.

Néanmoins, Béatrice Blunier Stauffer confie avoir plutôt bien vécu la dématérialisation de son cahier des charges.

«Ça m’amuse de faire des séances par Zoom, je trouve ça drôle. Et une fois qu’on maîtrise ces logiciels, qu’est-ce que c’est simple !». La sexagénaire reconnaît tout de même que le support informatique de son employeur lui a grandement facilité la tâche en préconfigurant son poste de travail: «Le SIEN [Service informatique de l’entité neuchâteloise], c’est un peu comme nos parents et nous les collaborateurs, nous sommes les enfants, blague-t-elle. Il nous dit quoi faire et nous, on l’écoute».

C’est en rentrant chez elle que les choses se compliquent.

«J’ai réalisé que j’avais des lacunes lorsque j’utilisais Zoom à la maison». A quelques mois de la retraite, il lui a paru indispensable d’acquérir une autonomie et une indépendance totales dans son environnement privé. C’est ce qui l’a amenée à toquer à la porte d’Anouck Ismajli.

Lutter contre la fracture numérique

Ancienne collaboratrice à l’association de défense des chômeurs, Anouck Ismajli a fondé l’organisation Atic en août 2020. Equipé d’un projecteur et d’un tableau blanc, son local situé à Neuchâtel est devenu son nouveau terrain de jeu.

Par le biais de formations, elle s’est donné pour mission d’accompagner les personnes de tous horizons dans l’apprentissage des outils informatiques. Eviter l’isolement social causé par la méconnaissance du monde numérique, Anouck Ismajli en a fait son cheval de bataille.

De la pratique d’un loisir à la recherche d’un emploi, elle a été effrayée de constater que la mise à l’écart des séniors peu habitués à la technologie peut émaner de n’importe quel domaine.

«Personne ne pense à eux, s’inquiète la formatrice. Aujourd’hui, tout passe par Internet et si on n’a pas les notions de base, on est largué».

Connectée à distance depuis son smartphone, sa collègue écoute attentivement ses réponses. «Tu m’arrêtes si je dis des bêtises !». Anouck Ismajli s’interrompt un instant pour consulter son interlocutrice, qui abonde en son sens en hochant la tête de haut en bas.

Co-construire pour arriver à une autonomie

«Perdues, seules, angoissées»: lorsque la formatrice parle de l’état de certains aînés qu’elle a rencontrés, elle choisit minutieusement ses mots. «Il n’est pas facile pour ces personnes d’utiliser des outils complètement méconnus et de les gérer efficacement».

Pour favoriser l’apprentissage des différents outils, elle propose des modules sur mesure en fonction des besoins de chacun. Dans le cas des logiciels de visioconférence, elle oriente ses cours sur la compréhension du langage informatique, commun à toutes les interfaces, permettant de passer d’une à l’autre sans se laisser déstabiliser par le changement de visuel.

Anouck Ismajli refuse catégoriquement de croire que les personnes âgées sont incapables de saisir le monde du numérique et de développer des compétences dans ce domaine.

«Il y a un décalage de générations, c’est évident mais c’est un rythme à prendre. Les personnes qui viennent chez nous, sont des personnes volontaires et en faisant le premier pas, c’est 80% de la formation qui est réussie.»

«Je suis fière d’avoir pris ce train»

Le premier pas, Béatrice Blunier Stauffer l’a fait en sollicitant l’aide de l’association Atic. Aujourd’hui, elle peut fièrement dire qu’elle maîtrise l’utilisation de Zoom même si elle détecte encore un potentiel de progression. «Je ne suis pas encore à l’aise avec le dialogue via l’interface, surtout lorsque nous sommes en grand nombre car je ne vois pas toutes les personnes avec qui j’interagis. On n’intervient pas de la même manière qu’en présentiel, c’est moins spontané». Facilement distraite par la mosaïque de vignettes animées qui recouvre son écran, elle constate par ailleurs que les séances virtuelles requièrent une attention plus accrue si elle veut espérer suivre les discussions.

L’année écoulée a sans conteste accéléré la dématérialisation des pratiques professionnelles. Lorsque la future retraitée contemple le chemin parcourus, c’est un sentiment de pure satisfaction qui l’envahit:

«Je le prends comme un accomplissement, je suis fière de prendre ce train et m’a peur a disparu».

Installée en plein centre de Neuchâtel, l’association Atic a reçu des élèves âgés de 19 à 88 ans

 
Par Diana Da Costa

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