Nicolas court avec son téléphone pour suivre le tracé de la course virtuelle qu'il dispute

Les courses à pied connectées: une bonne raison de courir

dans Ecrit/Journalisme narratif/Sport/Volée 12 par

Ils sont étudiants, employés ou retraités. Certains sont d’anciens sportifs, d’autres non. Tous  partagent la même passion, la course à pied. En l’absence de compétitions en raison de la pandémie, un nouveau type de course a vu le jour: les courses virtuelles. Rencontre avec Nicolas, un aficionados qui dispute le Tour du Pays de Vaud connecté.  

Yverdon-les-bains, un après-midi ensoleillé de fin d’avril. Au bord du lac de Neuchâtel, on retrouve des familles pique-niquer avec insouciance, des retraités promener Médor ou encore des bandes de copains probablement venus prendre le soleil à la fin des cours avant de jeter leurs dernières forces de la journée dans leurs devoirs du lendemain. Ce microcosme lacustre se laisse bercer aux sons des vagues venant se fracasser mélodiquement contre les rochers de la plage. C’est là qu’on retrouve un énergumène en short et t-shirt qui déboule à pas cadencés au milieu de ce havre de détente. 

Muni de ses chaussures flashy, Nicolas, Lausannois de 26 ans, commence alors sa sortie course à pied du jour. Le coureur n’a pas fait 30 minutes de voiture pour le plaisir de rouler. Il est venu disputer l’une des étapes du Tour du Pays de Vaud, la compétition de course historique du canton.

Durant six semaines, d’avril à mai, cette course aura proposé six parcours inédits… et virtuels. De Saint-Saphorin dans le Lavaux, en passant par Vinzel sur la Côte ou Grandson dans le Nord Vaudois, 480 coureurs et marcheurs venant de toute la Suisse romande ont écumé les routes vaudoises pour découvrir ces tracés. Vainqueur émérite de la “vraie” version du Tour du Pays de Vaud en 2018, Nicolas n’aurait manqué cette compétition sous aucun prétexte.

En cette journée d’avril, lorsqu’il aperçoit la pancarte indiquant le départ de l’étape, on devine rapidement que Nicolas n’est pas là pour faire de la figuration. Situé en face du lac entre des bosquets et des cygnes qui se reposent sur des petits carrés de pelouse à l’orée du camping de la ville nord vaudoise, le départ promet d’être rapide. L’athlète amateur, qui s’entraîne quand même plus de 10 heures par semaine, vise tout bonnement la victoire finale.

S’élançant alors sur le parcours face au vent, Nicolas ne laisse rien au hasard. Sa montre connectée permet à l’enseignant de suivre religieusement le tracé. A chaque virage, le coureur anticipe, analyse et tente de trouver la meilleure trajectoire. Que ce soit en longeant le bord du lac ou en arrivant dans la forêt direction Neuchâtel avant de revenir à l’arrivée à côté du camping, Nicolas le sait, chaque seconde vaudra très chère au classement. On peine à suivre sa foulée alors que pour lui, ce footing est une formalité. Venu à bout des 7,5 km du parcours yverdonnois, Nicolas se sent prêt et se projette:

― Je reviendrai demain pour faire l’étape mais en mode course cette fois-ci!

― Tu as l’air impatient, remarque-t-on. 

― Ça m’avait manqué de remettre un dossard officiel, même si celui-ci est virtuel.

Une bouffée d’air virtuelle 

Nicolas n’est pas le seul. Si le confinement a permis aux Suissesses et aux Suisses de sortir de chez eux pour quelques trottes, les aficionados et puristes de course à pied ont, quant à eux, vu leur monde s’écrouler. Finis les entraînements entre copains, annulées les grandes compétitions traditionnelles comme la course de l’Escalade, les 20km de Lausanne, Morat-Fribourg ou autres épreuves locales. Membre du Lausanne-Sport athlétisme, Nicolas n’a participé qu’à trois courses en 2020 alors que sur une année normale, il en dispute dix fois plus. 

― L’émulation, le stress avant le départ, l’effort de la course, un manque se fait clairement sentir. J’ai ce vilain sentiment de courir dans le vide, admet-t-il. 

Pour les coureurs, chaque kilomètre, chaque pas et chaque goutte de sueur doivent les mener à l’accomplissement d’un objectif: un temps, une distance ou une course.  Les courses connectées viennent donc à point nommé.

Depuis la fin du premier confinement, chaque événement a désormais sa version virtuelle, des plus petites comme la Course des Castors à Crissier jusqu’aux plus grandes comme les 20km de Lausanne. Même le marathon de la capitale olympique s’y est mis en proposant une édition connectée et interactive à faire sur un mois entre octobre et novembre. La page Instagram Courses virtuelles, a même été créée pour relater toutes les courses connectées de la région. 

Ce nouveau type de compétition, c’est le pari qu’a tenté Nicolas pour mettre un frein à l’ennui des entraînements en solitaire. L’ancien nageur d’élite qui court aujourd’hui les 10km de Lausanne en moins de 33 minutes, a utilisé pendant l’hiver des applications lui permettant de se mesurer aux coureurs de tout le pays.

― J’ai commencé par participer à la viRACE. C’est une application qui propose chaque semaine des courses à faire où tu veux. La Migros a sponsorisé cette application pour organiser chaque mercredi un 5km. J’y participe toutes les semaines maintenant. A Pâques, on était plus de 3’400 inscrits.

Sur des distances allant de un à 42 kilomètres, des milliers d’amateurs de course ont enfin pu se jauger et disputer leurs parcours préférés à l’aide de leur téléphone ou de leur montre. “Il suffit juste de capter le signal GPS, faire la course puis envoyer son chrono à l’organisateur par mail ou par des applications de sport comme Garmin ou Strava. Il y a un classement final ou un tirage au sort à la fin” ajoute notre expert de la course. Une aubaine pour des sportifs privés de ce qui fait l’essence de leur entraînement: la performance. Tout donner mais surtout donner le meilleur de soi-même. C’est la philosophie que prône Nicolas. 

Une nouvelle semaine, une nouvelle course connectée

On retrouve notre homme dans un tout autre environnement, le lendemain de sa course à Yverdon. Le ciel a troqué son bleu d’été et ses rayons ensoleillés contre un gris tristounet laissant couler des larmichettes de pluie. Casquette et k-way sombres de circonstance, l’enseignant porte des lunettes pour cacher une petite conjonctivite à l’œil gauche. Sur les hauts de Lausanne, il attend son coéquipier d’infortune. Le but du jour est de faire un petit footing pour préparer de nouvelles courses virtuelles. Marco débarque avec du retard, travail oblige. Il arbore son t-shirt du Montreux Trail Festival.

― Prends une veste, il va surement pleuvoir, lui conseille Nicolas

― Non pas besoin, rigole Marco.

Ce trentenaire musclé, mais chauve, en a vu d’autres. Le Montreux Trail, c’était une autre affaire que le jogging qu’ils s’apprêtent à courir. 110 kilomètres de course. Ce chiffre écrit en jaune fluo est identifiable de loin. Aujourd’hui, le programme sera boueux et pentu avec des accélérations en fin de parcours. Une formalité pour les deux amis rencontrés au cours d’une course et qui se retrouvent régulièrement pour s’entraîner. Bosser le mental, se dépasser, souffrir tout en sachant que l’on se fait du bien, voilà comment se traduit la passion des deux coureurs.

Au fur et à mesure du footing, les paysages se font plus champêtres. Partis du cœur du Mont-sur-Lausanne, petit village vaudois, d’où Nicolas est originaire, les deux compères se sont enfuis dans le cœur d’une forêt dans laquelle la civilisation se fait rare. A contrario, les plantes, les cailloux et les arbres entourent le duo gravissant de longs raidillons, “mais qui dit montées dit descentes au retour”, rigole Marco qui ne boude pas son plaisir. On peine à garder leur rythme.

Entre le bruit des respirations, on arrive néanmoins à entendre le sujet de leur discussion, la course:  “Comment s’est passée ton étape à Yverdon” questionne Marco à peine essoufflé à la fin d’une côte faisant mal aux mollets. Nicolas réfléchit, se remémore afin de narrer sa performance le plus précisément possible:

On se retrouve samedi matin pour faire le Xtrail Lavaux version connectée? C’est environ 20km avec plus de 800m de dénivelé positif.  

Nicolas

Il était parti vite, tout en étant relâché. Les trois premiers kilomètres ont été avalés comme de rien. Nicolas tenait le rythme fixé: trois minutes et vingt secondes par kilomètre. Mais au milieu du parcours, au passage fatidique de la fontaine, le vent a commencé à souffler. Ce n’était plus du bitume que foulaient ses baskets dernier cri mais du gravier. Il perdait du temps et Nicolas le savait. Il aurait voulu faire mieux, beaucoup mieux. Mais pour lui, l’objectif était atteint. Il avait réussi à se transcender et à oublier la douleur pour finir le parcours. Au moment de raconter tout cela, Nicolas ne sait pas encore que sa performance lui aura en fait permis de remporter le classement final du Tour du Pays de Vaud. Connecté. 

La performance de Nicolas lors de son étape du Tour du Pays de Vaud à Yverdon enregistrée sur son compte Strava

Pour Nicolas, cette période de compétition n’est qu’une marche sur l’escalier qui le mènera à son grand objectif en septembre 2021: Sierre-Zinal. 31 kilomètres et 2’200m de dénivelé positif. Une course qui l’obnubile, lui qui est un spécialiste des courses en montagne. Le Tour du Pays de Vaud et les autres courses virtuelles lui permettent de travailler sa vitesse et le week-end il part en montagne pour des sorties de 3 heures. Avec son objectif toujours en ligne de mire quitte à courir seul.

Après 14 km de footing à courir le long de chemins forestiers, les deux sportifs, revenus à leur point de départ, ne sont pas encore rassasiés: 

― Encore quelques lignes droites? demande Nicolas.

― Avec plaisir, répond son ami en dégainant sa plus belle foulée pour partir en sprint.

La tête déjà tournée vers une prochaine course virtuelle, Nicolas profite de cette fin d’entraînement pour donner un nouveau rendez-vous à Marco: 

― On se retrouve samedi matin pour faire le Xtrail Lavaux version connectée? C’est environ 20km avec plus de 800m de dénivelé positif.  

― Yes chaud mais attention s’il pleut, répond Marco en enlevant la boue de ses mollets. 

– Pas grave on mettra un bon k-way, rigole-t-il en dépassant en sprint des marcheurs qui sont alors loin de se douter du monde qui se cache derrière le footing de Nicolas. 

Crédits photo et vidéo: Loris Bonfils

Ce travail journalistique a été réalisé pour le cours “Journalisme narratif” dans le cadre du master en journalisme de l’Académie du journalisme et des médias (AJM) de l’Université de Neuchâtel.

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