Derrière la charité des pays riches, la guerre des brevets

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Alors que 106 pays à travers le monde soutiennent la levée immédiate des brevets sur le matériel médical contre le Covid-19, l’Europe et d’autres nations riches font barrage à la proposition. Selon elles, la charité des plans d’aide internationaux comme COVAX suffirait à étouffer la pandémie dans les pays pauvres.

Le 2 octobre 2020, l’Inde et l’Afrique du Sud proposent à l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) une levée temporaire des brevets sur le matériel médical destiné à lutter contre la pandémie de Covid-19 pour permettre aux pays pauvres d’y avoir accès. Aujourd’hui, 63 pays ont signé la proposition et, au total, 106 la soutiennent, dont la Chine et les Etats-Unis, les deux plus grands producteurs de vaccins. L’Europe, le Brésil et l’Australie continuent de faire blocus, alors que dans une majorité des pays africains par exemple, moins d’un pourcent de la population est vaccinée.

Ces disparités en matière de vaccination illustrent la problématique légale et financière que représentent les brevets, et plus largement, l’influence du secteur privé et des pays riches sur le domaine de la santé.

Il est temps que les gouvernements poussent les entreprises à agir de manière solidaire pour assurer la levée des brevets. Autrement, la pandémie ne s’arrêtera pas.

Shailly Gupta, conseillère en communication à Médecins Sans Frontières (MSF)

Endiguer par la charité

Selon certains Etats à haut revenu, la levée des brevets n’est pas nécessaire, notamment car des dons de vaccins sont actuellement mis en place par les pays producteurs. Plus de 11 milliards de doses ont été commandées à travers le monde et 5,9 milliards sont actuellement en négociation, soit bien plus que nécessaire pour les pays riches, où les taux de vaccination sont les plus élevés.

Les surplus de vaccins pourraient être redistribués par le biais d'actions caritatives. COVAX, un plan d'aide créé par l'OMS en collaboration avec l'Alliance du Vaccin (GAVI), prévoit par exemple d'apporter du soutien financier et du matériel médical aux pays les plus démunis face à la pandémie. Au total, 156 nations ont rejoint cette action, à travers laquelle plus de deux milliards de vaccins ont été commandés, ce qui correspond à dix fois plus que la commande des pays à bas revenu.

En outre, certaines entreprises à l'origine des vaccins ont également agi en faveur d'une distribution rapide et équitable. AstraZeneca et Johnson & Johnson vendent les vaccins à prix coûtant, alors que Moderna a promis de fournir 500 millions de doses à COVAX, dont seulement 34 millions seront livrées cette année, selon GAVI.

Des objectifs difficilement atteignables

Pour les pays favorables à la levée des brevets et de nombreuses ONG, les systèmes charitables mis en place ne sont pas suffisants. Lors de son lancement, COVAX a annoncé vouloir vacciner 20% de la population mondiale à l'aide d'achats et de dons d'ici à la fin 2021. Une promesse qui ne sera pas atteinte, selon le Duke Global Health Innovation Center. Si les pays riches ont financé COVAX, ils ont également rapidement investi dans l'achat de différents vaccins au début de l'année 2021, entraînant l'OMS et les pays pauvres, faisant face à des pénuries, dans une compétition inégale. Ainsi, plus de la moitié des vaccins disponibles ont été monopolisés par les pays à haut revenu, alors que ceux-ci représentent moins de 20% de la population mondiale.

Selon Médecins Sans Frontières (MSF), la levée des brevets permettrait d'étendre au niveau global la fabrication et la distribution du matériel médical lié au Covid-19 et ainsi débloquer le marché. Une urgence pour l'organisation: "L'arrivée de nouveau variants plus transmissibles, comme en Inde, montre que laisser le virus se développer ailleurs comporte un risque sanitaire important, explique Shailly Gupta, conseillère en communication à MSF. Les gouvernements doivent faire tout leur possible pour inciter les compagnies à lever leur propriété intellectuelle et partager leurs technologies avec d'autres fabricants. Autrement, la pandémie ne s'arrêtera pas."

Par Isabel Ares et Mattia Pillonel