L’émotion : pilier du journalisme numérique ?

dans Journalisme+/Multimédia/Volée 12 par

L’émotion est un outil narratif puissant pour s’adapter au journalisme numérique de demain. À condition de bien l’utiliser.

C’est l’émotion qui ferait valoir leurs prix Pulitzer aux reportages, d’après une analyse des lauréats de 1995 à 2011. Chacune des pièces récompensées sur cette période reposait sur une narration riche en émotion : « Un usage répété d’anecdotes, de storytelling personnalisé et d’affect », explique Karin Wahl-Jorgensen de l’université de Cardiff, autrice de l’étude. Pour Zizi Papacharissi du Nieman Journalism Lab, les maîtres du journalisme, dans leurs reportages les plus mémorables, atteignent un « équilibre parfait entre émotion et information, affectif et cognitif. » Indéniablement, les émotions jouent un rôle essentiel dans le traitement de l’information. Les émotions nous aident « à filtrer, à organiser et à prioriser les informations qui nous sont bombardées », expliquent Jessica Salerno et Susan Bandes. Pour ces deux chercheuses en psychologie, nos émotions « influent sur le type d’information que l’on trouve pertinente, convaincante et mémorable. »

La « contagion » émotionnelle

Les émotions jouent aussi un rôle dans le partage de contenu en ligne. Une étude de l’université du Texas a révélé qu’une réponse émotionnelle intense provoquée par une vidéo en ligne augmentait ses chances d’être partagée et relayée sur les réseaux sociaux. Comme le souligne le professeur en journalisme de la London School of Economics Charlie Beckett, « les réseaux sociaux apportent du contenu destiné à solliciter les sentiments de l’audience, ses valeurs et son identité. »

Pour Karin Wahl-Jorgensen, l’ère du journalisme digitale représente « une ouverture d’espaces plus émotionnels, une forme plus personnalisée d’expression dans le discours public. » Dans cette nouvelle sphère publique, le journaliste n’est plus qu’un acteur parmi tant d’autres en matière de transmission d’informations. Les médias doivent opérer dans un écosystème qui ne les place plus comme uniques intermédiaires entre l’information et les audiences. Qui plus est, ils doivent faire circuler de l’information sous la contrainte de canaux qui favorisent la transmission d’émotions avant tout.

Mais information et émotions ne sont pas mutuellement exclusifs. Simplement, explique Antje Glück de l’université de Teeside, le journalisme occidental a longtemps placé l’accent sur l’objectivité et le détachement comme concept majeur : «Pour eux [les journalistes occidentaux, ndlr], les émotions font davantage partie du domaine commercial », souligne-t-elle dans un article du European Journalism Observatory.

Mervi Pantti de l’université de Helsinki, souligne l’opposition qu’il existe entre la perception du ‘bon’ journalisme comme une pratique détachée et ’froide’, et l’avènement du numérique qui encourage tout le contraire. Elle explique que l’usage d’émotions est souvent perçu comme un ‘déclin’ dans les standards journalistiques. Selon elle, les journalistes plus traditionnels ont tendance à estimer que « le journalisme de ‘qualité’ informe et éduque les citoyens en appelant à leur raison tandis que d’autres formes de journalismes cherchent à plaire à leur audience en appelant à leurs émotions. »

Trouver un compromis

Est-il possible toutefois, de trouver un juste milieu ? Certains médias se sont essayés à des formats qui mêlent une narrative forte, à des hypothèses scientifiques rigoureuses. C’est le cas du podcast «Pandemic !!!» qui déroule un scénario « factif » dans lequel l’audience est plongée en plein cœur de New York au moment où le président annonce une épidémie mortelle : le H7N9.

« Le scénario est fictif, mais les projections et hypothèses scientifiques sont réelles », est-il annoncé au début du podcast. En effet, plus de 20 chercheurs en épidémiologie ont été consultés pour la réalisation. Au fil de l’écoute, certains retours au monde réel permettent au Dr. Anthony Fauci, (véritable) consultant en épidémiologie auprès de la Maison Blanche, de donner son avis sur le réalisme et la probabilité du scénario fictif.

Pour donner à son sujet une narrative plus forte, le Financial Times s’est aussi essayé à un format nouveau : « The Uber Game ». Dans ce jeu interactif, l’audience incarne un chauffeur Uber avec pour objectif d’amasser $1000 en une semaine : de quoi rembourser un emprunt et subvenir aux besoins de deux enfants. Le Financial Times résume son article ainsi : « L’entreprise de services fait face à son plus gros défi : conserver ses conducteurs qui, pour certains, dorment dans leurs véhicules pour joindre les deux bouts. »

Comme dernier exemple, le quotidien Belge L’Echo a réalisé un article autour d’une enquête sur le burnout réalisée par Bright Link, une équipe de l’Université catholique de Louvain. Il s’agit d’un long format visuel « factif », mêlant des mises en scène proches de la bande-dessinée, et des encadrés informatifs conçus pour être lus sur smartphone.

Chacune de ces réalisations se base sur des statistiques ou des études scientifiques valides. Le format de l’Echo repose sur des questionnaires réalisés dans des entreprise belges auprès de 5000 salariés. L’équipe de « Pandemic !!! » a collaboré avec plus de 20 chercheurs en épidémiologie pour la réalisation de l’épisode. « The Uber Game » s’en rapporte aux données de l’entreprise de service : tarifs des courses, nombre d’heures de conduite en moyenne, cout de location de voiture, cout de l’essence etc. Il ne s’agit donc pas d’inventer des narrations de toute pièce, mais de donner vie à des hypothèses établies, des statistiques, des données, ou des projections scientifiques réputées valables.

Ces trois formats ont en commun le fait qu’ils offrent à leur audience la possibilité d’incarner le sujet dont il est question, de se l’approprier et de faire appel à leur sentiment d’empathie.

Empathie : ce qu’on entend par là

Chez les cinéastes, représenter la réalité peut se faire de plusieurs manières. Certains diront que de placer une caméra à un endroit, de la laisser tourner et de capturer la réalité telle qu’elle se déploie est la représentation la plus efficace. Certains estimeront qu’il faut représenter des réalités psychologiques en usant de techniques de montage ou de témoignage. Au fond, qu’est-ce qui fait une représentation fidèle ? Il en va de même pour la pratique journalistique: s’agit-t-il d’énumérer des chiffres du chômage par exemple, ou de donner la parole à celles et ceux qui composent les statistiques pour représenter une réalité ? Assurément, il faut des deux.

S’agissant du journalisme qui donne beaucoup de place à l’émotion comme le fait le podcast Pandemic !!! par exemple, Laurent Cordonier, Docteur en sciences sociales à l’université Paris Diderot avise de ne pas sacrifier l’exigence et la rigueur journalistique au populisme – dont l’outil principale est aussi l’usage d’un discours riche en émotions. Laisser place à une émotionnalité excessive et s’épargner l’examen attentif et plus approfondi des réalités peut s’avérer contre-productif, voire dangereux, pour l’exercice journalistique, explique-t-il.

Il est important pour cela de bien appuyer sur la notion d’empathie, et non sur une pratique qui chercherait juste à suciter des émotions. L’empathie: c’est la capacité de se mettre à la place d’autrui. Pour la réalisatrice du podcast Pandemic !!! , il existe des sujets pour lesquels «on requière du reporter qu’il puisse nous y faire réfléchir de telle manière à ce que nous demandions comment nous réagirions nous-même dans telle ou telle situation. » Pour elle, il s’agit là de mettre en action la fonction transportative de la fiction, tout en veillant à l’intérêt public : car un article journalistique, s’il fait usage du récit, doit le faire dans le but d’une meilleur compréhension des idées et sentiments d’un autre.

Nouveaux formats, nouveaux engagements

Cette nouvelle composantes dans les formats numériques pourrait aussi donner lieu à une adhésion plus forte de la part du public. Pour Karin Wahl-Jorgensen : « plutôt que de sous-estimer la rationalité du public, nous nous rendons compte que l’expression émotionnelle peut être une force vitale positive dans l’apparition de nouvelles formes d’engagement. »

« La réinvention des formats et de la profession journalistique à l’ère du numérique dépasse la simples questions de la technique », explique Nicolas Becquet. La place grandissante des émotions dans le traitement et le partage des informations en ligne constitue un défi épistémologique. Pour autant, en veillant à conserver une application rigoureuse des règles de déontologie, ces mutations sont une opportunité de renouer avec les audiences.

Bien évidemment, les nouveaux formats dont il est question ici se prêtent particulièrement bien à des thématiques précises. Il faut donc veiller à les utiliser avec parcimonie. Pour l’autrice du podcast « Pandemic !!! », l’exercice d’immerger l’audience à la place de quelqu’un d’autre est efficace lorsqu’il s’agit de santé publique ou d’écologie, des thématiques particulièrement émotives et dont la portée complexe dépasse parfois la raison. C’est le cas quand on imagine la propagation d’un virus au sein d’une population, ou la catastrophe climatique qui nous attend si nous ne changeons pas de modèles politiques.

Faire vivre les données, les statistiques, et les phénomènes de société en s’appuyant sur des récits fictifs pourrait donc s’avérer essentiel à l’heure d’une crise de confiance envers le journalisme. Les récits sont ce qui nous pousse à trouver des terrains d’entente, c’est un phénomène bien compris dans le domaine de la psychologie. Les médias doivent redécouvrir leur intérêt pour le fonctionnement humain, et reconnaitre que l’émotion devra faire partie intégrante de l’organisation des rédactions et du contenu qu’elles fournissent, sans pour autant en abuser.

Texte: Donna Gallagher & Louis Viladent

Illustration: Elorri Charriton

Ce travail journalistique a été réalisé pour le cours “information et médias numériques” dans le cadre du master en journalisme de l’Académie du journalisme et des médias (AJM) de l’Université de Neuchâtel.

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