Intelligence artificielle: au service des journalistes?

dans Journalisme+/Numérique/Volée 12 par

De la collecte de données à la rédaction d’articles en passant par la hiérarchisation de l’information : les nouvelles technologies font aujourd’hui partie de tous les stades de la production journalistique. Une nouvelle relation d’interdépendance qui vient bousculer les frontières du métier et questionner les professionnels.

En septembre 2018, les journalistes de Tamedia ont fait connaissance avec un nouveau collègue. Il s’appelle Tobi et a écrit pas moins de 4734 articles en une journée de votation. S’il avait été fait de chair et d’os, cela lui aurait pris environ un an. Mais Tobi est un logiciel qui à partir des données de votation a pu générer du contenu personnalisé pour des centaines de communes. Une menace pour ses confrères humains? Pas nécessairement. La concurrence qui aurait pu naître entre les deux univers professionnels que sont la conception des logiciels et l’activité journalistique, semble plutôt avoir laissé place à une interdépendance de plus en plus forte.

L’intelligence artificielle: déjà une réalité dans les rédactions

Encore loin d’être la règle, les intelligences artificielles (IA) comme Tobi ne sont pas non plus une exception dans le monde journalistique. L’agence de presse Bloomberg, spécialiste de l’économie et des marchés financiers, utilisent déjà ces outils. Aurélie Jean, docteur en sciences et entrepreneur, est convaincue par la complémentarité entre IA et journalistes. Elle s’est exprimée dans le blog collectif Méta-Media en 2019:

Chez Bloomberg par exemple, des scientifiques et développeurs travaillent en étroite collaboration avec des journalistes économiques pour construire des modèles et des algorithmes capables de capter les signaux révélateurs dans les flux officiels de données et de générer un article factuel d’un titre et d’une ou deux phrases décrivant l’évolution d’une grandeur. Cet article automatisé permet de capter plus rapidement et en premier l’intérêt du lecteur, mais aussi et surtout de laisser plus de temps au journaliste d’écrire un article de fond et d’analyse sur le phénomène observé.

Dans ce même article, Aurélie Jean donne encore l’exemple du New York Times et du Washington Post. Les deux rédactions américaines utilisent également des algorithmes pour présélectionner des unes, recommander efficacement des articles et produire du contenu rédactionnel sans valeur ajoutée éditoriale. Autrement dit, l’IA complète à ce jour l’activité des journaliste de ces rédactions.

De nouveaux «collègues» omniprésents

Ces «collègues invisibles» des journalistes semblent en effet être présents à tous les stades de l’exercice du métier de journaliste. C’est en tout cas ce qu’avance Alice Antheaume, directrice exécutive de l’école de journalisme de Sciences Po, dans son livre le journalisme numérique paru en 2016:

Les algorithmes, ces programmes automatiques conçus pour obtenir et délivrer un résultat, sont les collègues invisibles des journalistes. Les lecteurs ne les repèrent pas toujours, les journalistes ont appris à cohabiter avec eux sans plus de cérémonie. Ces petits robots interviennent pourtant à tous les niveaux de la production journalistiques : sélection des informations, hiérarchisation, écriture, et même conversation avec les lecteurs.

Là où les journalistes deviennent particulièrement dépendants à ces nouvelles technologies est en ce qui concerne la diffusion et la hiérarchisation de l’information. Des fonctions qui sont fondamentales à la profession. Aujourd’hui, des algorithmes comme ceux de Google ou Facebook échappent totalement au contrôle des journalistes.

Pourtant, la visibilité du contenu d’un média en est complètement dépendante. Pour illustrer cette importance, Alice Antheaume rappelle que 90% des clics sur Google s’effectuent sur la première page des résultats et que 95% de la population internaute utilise ces services.

Les biais des algorithmes: la création de bulles d’informations

Cette intégration de l’IA dans les rédactions est toutefois tempérée par des professionnels de la branche. Benoit Raphael, ancien journaliste et «coach pour machines», milite pour l’éducation des différentes IA. Il s’est exprimé sur Méta-Media un mois après Aurélie Jean. Sa position met en garde contre les différents biais des algorithmes, à l’image de ce qu’on appelle des «bulles d’informations»:

Les algorithmes vous envoient à peu près toujours les mêmes contenus. Et si vous avez le malheur de réagir, même négativement, il y a de fortes chances pour qu’ils vous en envoient encore plus.

Pour contrer ces biais, Benoit Raphael a créé Flint. Cette IA promet de sortir l’utilisateur de sa «bulle d’information».

La docteure en mathématiques et data scientist Cathy O’Neil (article en anglais) critique elle aussi ce type de biais. Dans son livre Algorithmes: la bombe à retardement (traduit aux Éditions Les Arènes), la chroniqueuse de Bloomberg a décortiqué les modèles mathématiques derrière les algorithmes dans trois domaines : l’éducation, la justice et la finance. L’activiste du mouvement Occupy dénonce notamment certaines dérives de l’automatisation.

On voit ici que les modèles (algorithmiques), malgré leur réputation d’impartialité, sont le reflet d’une idéologie et d’objectifs bien précis. (…) Il faut à chaque fois se demander non seulement qui a conçu le modèle, mais aussi ce que cette personne (ou cette entreprise) cherche à accomplir.

Nouvelle ambiance dans les rédactions

Évidemment, ces nouvelles technologies ne se font pas toute seule. Leur conception mais aussi leur entretien amène de nouveaux acteurs dans les rédactions. Des informaticiens, par exemple, mais aussi des linguistes qui permettent d’entraîner ces robots à l’écriture d’articles.

Même si les linguistes et concepteurs ne considèrent pas «faire acte» de journalisme, ils participent tout de même à une chaîne de production éditoriale. Jusqu’à présent, cette dernière était dévolue aux seuls professionnels de l’information. Cela implique de nouvelles formes de collaboration où vont cohabiter des agents sociaux aux cultures professionnelles différentes avec d’un côté la rationalité de la technologie, de l’autre la subjectivité du journalisme. C’est sur cette question que s’est penchée Laurence Dierickx dans cet article.

En Belgique, le journal L’Echo, spécialisé dans l’information économique et financière, a testé le robot Quotebot, développé par la start-up Syllabs. Comme Tobi, Quotebot permet de sortir plusieurs milliers d’articles en quelques minutes.  L’arrivée de cette technologie a d’abord fait peur à certains journalistes, mais beaucoup ont finalement réagi positivement. Ils estiment qu’ils peuvent ainsi se concentrer sur d’autres projets, avancer plus vite, en laissant les tâches «ingrates»: «On va la faire travailler, cette machine! C’est une source d’informations supplémentaire qui va nous faciliter la tâche. Si ça peut nous aider à ne pas recopier des cours de bourse, à automatiser certaines tâches pour nous concentrer sur autre chose…», racontaient certains d’entre eux lors d’une réunion. Un tel outil permettrait d’économiser une demi-heure de travail quotidien aux journalistes.

Le projet a été financé par le «Google Innovation Fund». Mediafin, groupe propriétaire de L’Echo, s’est vu octroyer 147’000 € pour permettre le développement de Quotebot.

Un nouveau partage des tâches

Ce que fait le robot Quotebot, les journalistes ne le faisaient tout simplement pas auparavant. Par exemple, il serait impossible de couvrir les élections commune par commune sans l’aide de ces nouvelles technologies. Cela impliquerait la présence d’un journaliste dans chaque ville et village, ce qui n’est évidemment envisageable par aucune rédaction.

Le robot participe donc au processus éditorial, mais il est nécessaire de différencier activité éditoriale et activité journalistique. En effet, Quotebot ne fait que transformer des données en texte simple. En ce sens, il ne s’agit pas à proprement parler de journalisme car ces articles sont dénués de sens, d’angle ou d’analyse de profondeur. Cette tâche éditoriale reviendra donc toujours aux professionnels.

Alexandre Wälti, Gabriel Nista, Cécile Détraz

Crédits photos : pixabay.com

Ce travail journalistique a été réalisé pour le cours “information et médias numériques” dans le cadre du master en journalisme de l’Académie du journalisme et des médias (AJM) de l’Université de Neuchâtel.

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