Présidentielles aux USA : pourquoi si peu d’états auront une si grande importance

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Les Etats clés de la course à la Maison-Blanche prévue en novembre 2020 sont peu nombreux, et la population américaine est plus que jamais polarisée politiquement. Comment ces tendances impacteront-elles les stratégies électorales, et à qui pourraient-elles profiter ?

ECLAIRAGE. On était habitués à voir les candidats aux présidentielles américaines sillonner le pays entier. Richard Nixon, dans sa rivalité avec John F. Kennedy en 1960, avait parcouru les 50 Etats – jusqu’en Alaska. L’année d’après, le journaliste politique Theodore White critiquait cette approche : «Tandis que la course se rétrécissait, et qu’il devenait évident qu’elle serait emportée grâce aux Etats hésitants du Nord-Est industriel, Nixon se cramponnait à sa promesse de visiter chaque Etat. Lors du dernier weekend de campagne, tandis que Kennedy parcourait l’Illinois populaire, le New Jersey, New York et la Nouvelle Angleterre, Nixon s’obstinait à se rendre en Alaska, pour trois votes électoraux». C’est Kennedy qui finit par remporter les élections de 1960, et de peu, grâce à ces «Etats vacillants» ou «Swing States». Bien avant le ciblage et l’analyse de donnée, Kennedy avait compris l’importance du «micro-ciblage» dans les États décisifs.

États pivots en baisse

Après les années 1960, les analystes se pencheront donc davantage sur le concept de « Swing States» : ces Etats au vote indécis, qui changent de camp d’un scrutin à l’autre entre les deux partis dominants. Ce sont généralement eux qui font basculer le résultat du vote final. Depuis les années 1960, ce nombre d’Etats pivot est en baisse. Autrement dit, à chaque élection, de moins en moins d’États hésitent.

La présence du terme Swing State dans la littérature est en hausse depuis 1960 (Google Ngram Viewer)

En 1960, 75% des votes provenait d’Etats au suffrage serré, contre 30% en 2012. Ce phénomène est consistant à travers le temps et se renforce à partir de 1992. En 2016, il n’y avait plus que 12 Swing States. D’après plusieurs sources d’analyse américaines, l’élection de 2020 devrait se jouer à seulement six Etats. En complément à cette baisse d’hésitation, les avis politiques se sont grandement polarisés au fil du temps. Depuis les années 1980, les partis politiques majoritaires sont non seulement plus divergents, mais leurs partisans sont de plus en plus hostiles envers leurs opposés. Il y a dix ans, une bonne part des représentants démocrates votaient plus ou moins de la même manière que les républicains. Il est désormais rare qu’un parti rompe cette barrière, tant idéologiquement que stratégiquement.

Démocrates et Républicains sont davantage divisés idéologiquement que par le passé (Pew Research Center)

En 1994, le Pew Research Center démontrait qu’un américain sur dix partageait des idées du parti adverse. En 2016, cela concernait plus qu’un américain sur cinq. Les idéologies médianes des deux partis se sont écartées entre 1994 et 2016, et cet écart idéologique grandissant empêcherait les électeurs de changer de parti entre deux votes.

Une polarisation importante

En 1789, la nouvelle Constitution américaine avait été pensée pour répartir équitablement le poids électoral de chaque territoire du pays. Le vote aux États-Unis n’est pas comptabilisé par voix individuelle, mais par la voix des Etats. Pour son nombre d’habitants, un Etat possède un certain nombre de «grands électeurs», qui auront le «dernier mot» aux élections présidentielles. Dans un contexte où les avis politiques sont nuancés dans chaque région, ce système prend tout son sens car il empêche les candidats de passer tout leur temps de campagne dans les États les plus peuplés. Etant donnée la polarisation des dernières années, les candidats investissent de plus en plus de temps dans les États qui ne sont pas «safe». Comme l’avait Compris Kennedy, il vaut mieux passer son temps dans les lieux où l’électorat hésite, et ces endroits sont de moins en moins nombreux.

D’ailleurs, les plans de campagne pour 2020 se dessinent déjà. Donald Trump se montre compétitif dans 6 Etats : Arizona, Floride, Michigan, Caroline du Nord, Pennsylvanie et Wisconsin. Les Démocrates ont quant à eux investi plus que n’importe où ailleurs dans ces mêmes Etats.  Une tranche de la population y est clé : la classe ouvrière blanche, fortement marquée par l’hésitation dont nous avons parlé jusqu’ici. Il s’agit notamment des Etats du Midwest industriel.

Le Midwest Industriel : haut lieu stratégique pour 2020

Après la faillite du secteur industriel automobile, ce haut lieu démocrate depuis 1992 s’était rallié à Barack Obama en 2012. La Pennsylvanie, le Wisconsin et le Michigan faisait partie du «Blue Wall», ou «Mur Bleu» que les démocrates avaient systématiquement remportés depuis 1992. Mais changement de cap en 2016 : la rhétorique combative sur l’immigration de Donald Trump, son protectionnisme commercial et sa volonté de déranger l’establishment politique ont su convaincre une classe ouvrière blanche très précarisée. Malgré ces discours, la situation ne s’est pas améliorée dans cette région. «La trade war», qui n’a pas tenu la promesse de réhabiliter l’industrie américaine, ni d’entailler de manière significative la superpuissance industrielle qu’est la Chine.

Detroit, Michigan (USA)

Cependant, les élections de mi-mandat de 2018 ont porté un gouverneur démocrate à la tête de l’État du Michigan, en plus de la réélection des deux sénateurs du même parti. D’après un article du Washington Post, la classe ouvrière blanche a renoué avec son passé de gauche, celle-là même ayant voté pour Donald Trump en 2016.

Pourtant, le président en titre continue de jouer sur la rancœur de la population dans cette région à l’économie faible et aux tensions raciales importantes. La question est de savoir si ce discours fonctionnera à nouveau, car malgré l’espoir démocrate, le contexte de crise économique constitue un terreau fertile pour les extrêmes. Dans un contexte de polarisation actuel, le discours de Donald Trump pourrait encore y avoir un fort impact.

Le discours populiste pour remporter ?

D’après Hélène Rey, des citoyens fragilisés économiquement et socialement sont davantage réceptifs aux fausses informations et théories complotistes. Pierre André Taguieff, directeur de recherche au CNRS identifie plusieurs principes rattachés à ce discours (2006). L’un de ces principes est la dénonciation excessive d’une «manipulation». C’est une opinion qui se reprend vite, dans la mesure où elle permet de s’épargner l’examen attentif et plus approfondi des réalités. C’est un discours que D. Trump maîtrise bien, et qui pourrait fonctionner auprès d’électeurs indécis, dont l’affiliation politique et la préférence idéologique n’est pas marquée.

Dans le climat de polarisation politique actuel, l’abandon de Bernie Sanders à la course présidentielle est majeure. Sa suspicion accrue des élites politiques, médiatiques et corporate, et son envie d’initier des politiques longtemps mise au ban, auraient peut-être su convaincre la population hésitante et peu instruite du Midwest. C’est un électorat qui pourrait pencher du côté d’un discours anti-élite, et Joe Biden n’est pas aussi virulent que B. Sanders l’aurait été sur la question. Cette réduction des enjeux électoraux à des régions ou l’extrême saura peut-être séduire, donnerait l’avantage à Trump.

Mais le malaise semble plus profond. Tant que l’opinion politique américaine sera aussi polarisée qu’elle ne l’est actuellement, la quantité de swing States ne cessera de réduire. Le système électoral américain n’est pas prévu pour qu’il y ait si peu d’hésitation. Puisque l’avis politique est fixe dans beaucoup de régions, le débats et les promesses politiques risquent de se limiter à certaines régions seulement, laissant les «pris pour acquis» sur le banc des débats. Et puisque les yeux sont rivés sur les quelques Etats victimes de la crise de 2008, c’est bien la rhétorique populiste qui risque d’y faire mouche.

Louis Viladent, Frank Rohrbasser & Théophile Bloudanis

Ce travail journalistique a été réalisé pour le cours “Connaissance de l’actualité” dans le cadre du master en journalisme de l’Académie du journalisme et des médias (AJM) de l’Université de Neuchâtel.

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