Avec Antivirus, la RTS sort de sa zone de confort

dans #médiasconfinés/Organisation/Volée 12 par

En deux mois, Antivirus, le programme quotidien créé expressément pour la période de confinement, a bouleversé tous les codes de la RTS. Retour sur une émission historique en pleine période de crise sanitaire.

“Le mercredi, j’ai compris qu’on ne tiendrait pas plus loin que la fin de la semaine”. Le 18 mars 2020, Bernard Rappaz, rédacteur en chef de l’actualité à la RTS, doit se rendre à l’évidence. Le semi-confinement rend impossible le travail des bureaux régionaux de l’émission Couleurs Locales. Alexis Favre, quant à lui, réalise que les restrictions sur les rassemblements vont compliquer ses débats hebdomadaires et qu’il faudra certainement fermer le plateau d’Infrarouge quelques temps.  “J’ai proposé des idées à la direction et j’ai fait comprendre que j’étais disponible pour lancer quelque chose, raconte le journaliste. On a fait une séance sur Skype, on a écrit quelques idées sur un bout de papier et c’était parti.”

Secouer le gros mammouth

Si Rome ne s’est pas faite en un jour, il en aura fallu trois à Antivirus. Du jamais vu dans la tour qui surplombe les rives de l’Arve. Une réactivité et une agilité qui semblent presque “faciles” pour un média qui dispose d’importants moyens financiers et humains. Mais le défi était de taille, même à la RTS. “En tant normal, il aurait fallu plusieurs mois pour créer une telle émission quotidienne, explique Bernard Rappaz. Il faut faire des études de marché, monter une maquette et passer par plusieurs étapes de validation hiérarchique. On dit de la RTS que c’est un gros mammouth qui peine à se déplacer. Mais en pleine crise, il fallait montrer notre capacité à réagir vite.” Une télévision peu agile de base et qui, comme le rappelle Claudio Zamperini, était “complètement figée à ce moment-là.” Le producteur de Couleurs Locales, brusquement propulsé aux manettes d’Antivirus, a dû composer avec des effectifs confinés, des bureaux fermés et même du matériel de tournage en quarantaine.

C’est la première fois qu’on lance une émission et qu’on espère qu’elle se terminera vite!

Le coronavirus a eu raison des lourdeurs administratives et a complètement bouleversé la temporalité de la télévision. Du début, à la fin. “C’est la première fois qu’on lance une émission et qu’on espère qu’elle se terminera vite”, rigole Claudio Zamperini. “En temps normal, confirme Bernard Rappaz, on souhaite longue vie aux nouveaux projets. Mais dans ce cas précis, la pérennité de l’émission signifiait la stabilité d’une crise dont tout le monde espérait sortir – et vite.”

Avec les moyens du bord

Alexis Favre aussi s’étonne de la rapidité des évènements. “On a fait les choses à l’envers, raconte-t-il. En temps normal, on monte un projet et ensuite on cherche les gens les mieux qualifiés pour le mener à bien. Là, on a construit l’émission en fonction des forces de travail qui étaient disponibles.” Soit ceux dont l’activité a été brusquement stoppée: des journalistes de Couleurs Locales et d’Infrarouge ainsi qu’une partie de l’équipe technique du département des sports. Une équipe hétéroclite dont les membres ont parfois fait connaissance le jour de la première. Une situation qui a d’abord inquiété Alexis Favre: “On a mis un an et demi à construire la nouvelle formule d’Infrarouge donc je me disais qu’en trois jours, avec des personnes d’horizons si différents, ce serait compliqué.” Mais avec le recul, tous les acteurs d’Antivirus s’accordent sur le fait que c’était “un assemblage de compétences étonnamment constructif”. Alexis Favre se dit “agréablement surpris de l’enthousiasme collectif. On était une petite brigade qui avait une mission à mener”. Un avis que partage la journaliste Mélanie Kornmayer :

Comme l’évoque la chroniqueuse, une autre condition imposée par les mesures sanitaires: pas d’invités en plateau. Alors que cette idée semblait totalement impensable il y a trois mois, tous les invités d’Antivirus étaient présents par visioconférence. “On a vu que ça se faisait sur les chaines françaises et on a décliné cette idée pour Antivirus”, raconte Claudio Zamperini. En neuf semaines d’émission, les liaisons Skype ont été sources de nombreux cheveux gris des attachés de production: liaison qui coupe, son de mauvaise qualité, cadrages et lumières loin des exigences traditionnelles de la RTS.

La place du village romand

Ecole à la maison, alimentation, activité physique, sexualité… En presque 40 émissions, Antivirus a traité un large spectre de la vie des romands en confinement. L’ADN de l’émission s’est imposé de lui-même. Dans un quotidien de décomptes d’infections, de courbes de décès et de conférences de presse austères, il était nécessaire de proposer une respiration aux romands. “Mais pas question de faire n’importe quoi, souligne Alexis Favre. On ne voulait pas que ce soit Vidéo Gag non plus, on avait de véritables exigences journalistiques, on voulait répondre aux interrogations de la population confinée.”

Un invité, un expert et quelques reportages: rien de fondamentalement nouveau. Pourtant, Alexis Favre annonce la couleur dès la première émission: “Antivirus, une émission faite pour vous et par vous.” Le public est invité à participer en envoyant ses vidéos pour la rubrique “Les confinés parlent aux confinés”. “On voulait créer une sorte de place du village où les romands viennent se voir à l’heure du confinement”, explique Bernard Rappaz. Ces dernières années, la RTS a timidement essayé d’introduire plus d’horizontalité avec les téléspectateurs mais la diffusion de vidéos et photos amateures à 19h reste assez inédite. Si ce sont majoritairement les difficultés de tournage qui ont poussé cette pratique, le rédacteur en chef de l’actualité la voit comme un véritable coup d’accélérateur dans les liens avec le public. À l’image de l’émission du 25 mars où Zep a appris au public à dessiner le fameux personnage de Titeuf:

Cette accélération réjouit également Alexis Favre qui nuance toutefois l’utilisation de ces contenus sur le long terme: “Il est important de garder du sens à cette participation, de faire passer un message. On ne veut pas seulement que tout le monde puisse passer à la télévision, il faut garder en tête que ça doit être une plus-value sur le long terme.”

Et après ?

Dans les murs de la “grande maison”, on se réjouit: le bilan d’Antivirus est plutôt bon. Les audiences (30 à 35% de parts de marché) étaient aussi bonnes que pour Couleurs Locales. Si le confinement a certainement poussé les individus devant leurs postes, Bernard Rappaz y voit tout de même une vraie réussite: “Avec Couleurs Locales, on donne énormément de belles images à voir et Antivirus, c’était plutôt du plateau, des Skype et peu de paysages.”

Quelles leçons en tirer? De cette drôle d’aventure, Bernard Rappaz retiendra deux choses. D’abord un immense pas en avant en matière de technologie. “On a toujours dit que c’était trop compliqué et pas fiable de faire des interviews sur Skype. Et là, on a réalisé que, si ce n’était pas idéal, c’était possible.” Alexis Favre rejoint Bernard Rappaz sur ce point. Si le présentateur se dit plus à l’aise en face à face, il se réjouit que le système de visio-conférence ait pu permettre la présence d’invités très lointains, à l’image du réalisateur suisse Carlos Léal, confiné aux Etats-Unis. “L’autre point, c’est que les équipes ont montré qu’on devait leur faire plus confiance”, affirme le rédacteur en chef de l’actualité qui espère un allègement des processus à l’avenir. Le manque de temps qui a privé le mammouth de ses lenteurs a donné plus de liberté aux équipes pour improviser, gérer et montrer ses capacités. La journaliste Mélanie Kornmayer espère, quant à elle, plus de collaboration entre les départements, notamment l’actualité et les sports.

Le 15 mai, Antivirus tirera donc sa révérence et fera la place à de nouveaux défis. La grille horaire de la RTS reprend son rythme habituel dans une Suisse qui n’est pas débarrassée de la pandémie. Un possible retour d’Alexis Favre et de sa petite brigade si deuxième vague il y a? Personne n’espère cette éventualité mais tout le monde est prêt à rouvrir la “place du village” si la Suisse devait être à nouveau confinée.

Voir aussi: Dans l’émission InfoVerso, la rédactrice en chef adjointe de l’actualité Elisabeth Logean, évoque les prochains défis qui attendent les équipes de Couleurs Locales lors la reprise.

Ce travail journalistique est issu du projet #médiasconfinés (cours “Compétences numériques pour le journalisme”) dans le cadre du master en journalisme de l’Académie du journalisme et des médias (AJM) de l’Université de Neuchâtel.

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