Être journaliste scientifique, femme et maman

dans Sciences/Société/Volée 10/WCSJ19 par

Les femmes journalistes scientifiques sont nombreuses et pourtant, beaucoup d’entre elles souffrent d’un manque de reconnaissance de leurs pairs masculins et de la communauté scientifique. Des inégalités qu’elles souhaitent rendre visibles sous forme d’un manifeste. Ebauche dans le cadre de la World Conference of Science Journalists.

Lorenzo*, visage poupon et joues rebondies, est sûrement le plus jeune participant au congrès qui se tient cette semaine à Lausanne. Et pour cause : du haut de ses premiers mois, il accompagne sa « working mama », Irene Caselli, durant toute la semaine. Une solution improvisée pour la journaliste freelance italienne, qui a obtenu une bourse pour participer à l’événement : “J’ai demandé à l’organisation s’il était possible d’avoir de l’aide pour mon fils, que j’allaite. J’ai obtenu une chambre proche du centre de congrès, et nous avons payé de notre poche le déplacement et le logement de mon mari pour qu’il puisse venir avec nous et m’aider. Sauf qu’il n’y a aucun frigo à l’hôtel, je ne peux pas tirer mon lait. Alors je n’ai pas d’autre choix que de prendre mon fils avec moi, et le déplacement de mon mari a été inutile.”

La situation est peut-être anecdotique, elle n’en est pas moins révélatrice des difficultés auxquelles sont confrontées les femmes qui doivent concilier vies familiale et professionnelle. Des besoins spécifiques, en tant que mère d’une part, en tant que femme plus largement, qui justifient la réunion d’une soixantaine de participantes venues échanger sur leur situation. Des groupes de discussion sont formés pour aborder quatre thématiques: les freins à l’évolution de carrière, l’équilibre vie professionnelle-vie familiale, le harcèlement et les récits de femmes. Un format intimiste pour permettre à chacune de partager ses expériences et d’expliciter ses attentes. Des témoignages qui serviront d’ébauche au manifeste à proprement parler, qui sera à terme accessible en ligne.

Recréer des cercles communautaires

Bothina Osama est journaliste en Egypte : “Dans un pays où la censure est importante, la situation est difficile pour le journalisme scientifique. Elle l’est plus encore pour les femmes. Quand j’ai commencé ce métier, nous n’étions que très peu. Si j’ai pu faire carrière dans cette spécialité, c’est parce que j’ai pu compter sur un rédacteur en chef qui m’a soutenue.” La journaliste se rappelle particulièrement d’un congrès auquel elle a pris part il y a plusieurs années en tant qu’intervenante, accompagnée de son enfant en bas âge. Une situation pour le moins inhabituelle.“J’étais la première à le faire. En discutant avec une scientifique, elle m’a dit très justement qu’avant on comptait sur un village entier pour élever un enfant. Aujourd’hui, on a besoin de construire ces cercles communautaires autour de nous. On doit pouvoir compter sur notre famille, mais aussi nos amis et nos collègues pour nous soutenir et pouvoir déléguer certaines responsabilités.”

Élever un enfant, que l’on soit homme ou femme, a des répercussions sur le travail qui ne sont pas toujours comprises par l’entourage professionnel. Alessandra Bonzi, journaliste à la RSI, est aussi maman de deux enfants : “J’essaye d’expliquer à mes collègues que ça peut être vraiment difficile d’écrire des articles, ou de jongler entre plusieurs langues, et d’autant plus quand mes enfants étaient plus jeunes et que je n’avais jamais de nuit complète. Parfois je ne trouvais simplement pas mes mots. La plupart du temps, on essaie de cacher ça, mais quand on le cache on ne peut ni partager ni déléguer. Alors j’ai pris le parti de parler de mes enfants ouvertement. Je pense que nos émotions sont puissantes pour changer les mentalités.”

Manifeste féministe… mais pas que

La vie familiale n’est pas le seul enjeu de la discussion. Les questions de visibilité des femmes, journalistes et expertes, de harcèlement et de progression de carrière sont au cœur des discussions. “Aujourd’hui encore, nous ne sommes pas prises au sérieux par nos interlocuteurs comme peuvent l’être les journalistes hommes. Il y a peu de femmes dans les postes à responsabilités, et nos salaires ne sont pas équivalents. Mais il est difficile de mesurer ces inégalités, car on en parle encore peu”, relève Cecilia Rosen, journaliste scientifique freelance au Mexique, qui appelle à plus de transparence sur les salaires des unes et des autres. Et d’ajouter que cette discrimination basée sur le genre amplifie d’autres inégalités basées sur l’âge, ou sur le fait de ne pas avoir de bagage académique scientifique. Un rapport aux sources d’autant plus difficile “quand on a l’impression que notre sécurité physique ou mentale n’est pas assurée”, estime quant à elle Victoria Jaggard, journaliste pour le magazine National Geographic.

Mais le manifeste ne se veut pas seulement critique de la situation actuelle. Il veut aussi proposer des moyens d’action : créer des réseaux pour dénoncer le harcèlement au sein de la profession, plébisciter des femmes scientifiques comme interlocuteurs ou encore rendre visibles les différences salariales. Des aménagements compatibles avec la vie de famille sont aussi demandés : “Dans certains congrès scientifiques, des garderies sont mises en place. On y parle plusieurs langues, pour que les enfants ne soient pas trop perdus. Et les parents peuvent participer aux conférences sans craindre que leur enfant ne perturbent les discussions”, explique une autre participante. Une initiative qui faciliterait la vie des mamans… et des papas, grands absents de cette première rencontre.

*prénom d’emprunt

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