L’or vert du Val-de-Travers

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Le village de Môtiers est le coeur du marché de l’absinthe. Un patrimoine régional pourtant en danger. Rencontre avec le distillateur Yves Kübler dans le cadre de notre Masterclass internationale: Immersion 24h dans Neuchâtel et La Chaux-de-Fonds

En arrivant à Môtiers, impossible de ne pas remarquer ce qui fait vivre le village. Boutiques, enseignes, panneaux publicitaires, peintures murales: l’absinthe est à l’honneur à chaque coin de rue. Depuis la fin de l’interdiction en 2005, l’activité économique s’est recentrée sur la fée verte. Un musée qui lui est consacré a ouvert en 2014, et chaque jour, des cars déversent des touristes désireux de découvrir l’emblème de la vallée.

Yves Kübler nous ouvre les portes de sa distillerie, l’une des dernières à perpétuer une tradition familiale forte, qui résiste depuis 1863. Marque renommée, Kübler n’a pour autant rien perdu de son côté familial. «Notre distillerie a été une des premières sur le marché. Nous sommes souvent considérés comme une entreprise industrielle, alors que nous ne sommes que deux ou trois à travailler et que notre production est artisanale par rapport aux grands producteurs.»

Kübler limite en effet sa production à 3600 litres par semaine dans les périodes de fabrication. Autre élément important, l’attachement aux produits typiques du terroir, qui en fait une marque de distinction. «Nous défendons le patrimoine du Val-de-Travers en utilisant des plantes locales et tentons d’obtenir la dénomination Indication géographique protégée (IGP). Le terroir donne une typicité à la plante et a fait notre succès bien avant la prohibition.»

Parmi les ingrédients qui entrent dans la composition de l’absinthe, 70% proviennent de matières premières cultivées en Suisse. Un choix qui a un coût: «Produire sur notre territoire coûte cher. Par exemple, ici, un kilo d’absinthe coûte 28 francs, contre trois francs dans les pays de l’Est», affirme-t-il.

Si ce savoir-faire reste rentable, le prix de l’absinthe le condamne à un marché de niche. «Les gens pensent que l’absinthe permet de s’enrichir. Même si la Suisse est un gros producteur, parmi les 29 distillateurs du Val-de-Travers, seulement trois arrivent à gagner leur vie». Le chef d’entreprise affirme également que le marché est trop limité. D’après lui, environ 150 000 litres d’absinthe sont consommés chaque année par les Suisses. En comparaison, 1,8 million de litres de whisky sont importés selon la Régie fédérale des alcools.

Yves Kübler doit également faire face à d’autres difficultés. D’abord, celle de conquérir un public jeune, pas accoutumé à ce genre de boisson. «Les gens de la région sont restés attachés aux distillateurs qui les fournissaient pendant l’interdiction. Les jeunes, au contraire, privilégient le prix. Or, l’absinthe est un produit cher.»

Qui plus est, les habitudes des consommateurs sont en mutation constante et basculent vers le numérique. «Nous vivons une période compliquée, il est dur de savoir si ce que nous faisons est juste. En cinq ans, tout a changé. Aujourd’hui, nous sommes dépassés par la vente en ligne, limités dans la publicité et par les taxes d’exportation.»

Yves Kübler n’est pas sûr de pouvoir encore travailler dans dix ans. Sans repreneur potentiel, l’avenir de la distillerie n’est pas assuré. L’économie de la région dépend pourtant de la production de ce fameux spiritueux.

Clément Di Roma, Kevin Dupont, Lavinia Rotili et Julie Muller

 

L'ENCADRÉ RÉFLEXIF:

Yves Kübler, propriétaire des lieux, se montre réticent lors de la prise de contact. “À cause de mauvaises expériences vécues par le passé avec des blogueurs qui se sont fait passer pour des journalistes”, insiste-t-il. Depuis, il n’accorde plus sa confiance aux médias. S’il décide de faire une exception aujourd’hui et consent à nous accueillir dans sa distillerie, ce n’est qu’en vérifiant notre identité et notre statut d’étudiants en journalisme à notre arrivée. Nous optons pour une interview peu dirigée au départ et le laissons parler. Au fur et à mesure de l’interview, il semble s’adoucir, nous posons donc davantage de questions ciblées. Lorsque nous lâchons nos carnets, à la fin de l’interview, la confiance s’est installée : Yves Kübler se livre, nous donne davantage de détails sur son travail et évoque ses craintes.