Le Mexique, enfer des journalistes

dans Perugia2018/Pratiquer/Volée 10 par

Intimidation, violence, espionnage, assassinat : travailler dans les médias mexicains est synonyme d’une vie dangereuse. Avec plus d’une centaine de journalistes exécutés depuis l’an 2000, le Mexique possède le triste titre de pays en paix le plus dangereux pour les journalistes.

Elle s’appelait Miroslava Breach Velducea. Journaliste d’investigation pour La Jornada et Norte de Juarez, elle a été abattue dans l’État de Chihuahua en mars 2017.
Il s’appelait Javier Valdez. Reporter, écrivain, fondateur de l’hebdomadaire Riodoce, il a été tué par balle dans l’Etat du Sinaloa en mai 2017.
Il s’appelait Carlos Domínguez Rodríguez. Journaliste et chroniqueur pour le quotidien Noreste Digital, il a été poignardé à mort dans l’État de Tamaulipas en janvier 2018.

Leur point commun ? Être pour les droits de l’homme, contre la corruption et le trafic de drogue. Un engagement qu’ils ont payé de leur vie. À leurs côtés, la liste est longue.

Un triste classement

Le Mexique se classe troisième des pays les plus meurtriers pour les journalistes, derrière la Syrie et l’Afghanistan. Dans son bilan 2016, Reporters sans frontières pointe des violences de plus en plus ciblées. L’organisation impute aux cartels criminels, à la police, mais également aux autorités largement corrompues l’assassinat de 9 journalistes en 2016. L’occasion de rappeler que des pays en paix peuvent être aussi dangereux que des zones de guerre. Au total, plus d’une centaine de journalistes ont été assassinés entre 2000 et 2016.

Cintya Rodriguez, journaliste freelance au Mexique désormais domiciliée en Italie, se désole : «C’est un véritable désastre. Le mandat d’Enrique Peña Nieto est une présidence noire pour les journalistes mexicains». L’année 2018 est synonyme d’élection présidentielle pour le pays, mais aucun parti ne semble capable d’enrayer le phénomène. «Enrique Peña Nieto (issu d’un parti de gauche, ndlr) ne fait ni mieux, ni moins bien que son prédécesseur (le conservateur Felipe de Jesús Calderón Hinojosa, ndlr), estime Cintya Rodriguez. Le problème est bien trop profond.»

Le Mexique, terre de sang

Depuis des décennies, le pays est en proie à une véritable guerre entre les narcotrafiquants (narcos en espagnol) et les autorités. Un chaos généralisé gangrène le nord du pays le long de la frontière américaines, zones où prospèrent les narcos. Le trafic de drogue engendre immanquablement un clientélisme et une forte corruption au sein de la police et des autorités locales. «Ainsi, les journalistes sont attaqués sur plusieurs fronts, par les narcos et par les politiciens véreux, raconte Tiziana Prezzo, correspondante pour Sky News Italy. Au final, il est presque plus dangereux de parler de corruption que de trafic.» Cintya Rodriguez abonde : « Le système médiatique mexicain est propice à l’intimidation et la censure, analyse Cintya Rodriguez. Les journalistes sont très peu payés et les rédactions sont pour la plupart financées par de l’argent public. Il est donc facile de soudoyer un curieux ou d’empêcher la diffusion d’une information.»

“Au final, il est presque plus dangereux de parler de corruption que de trafic”. Tiziana Prezzo, correspondante pour Sky News Italy

La meilleure censure reste l’assassinat. L’exemple de Miroslava Breach Velducea est parlant. Après son exécution, son quotidien a tout simplement fermé. Le Mexique connaît un véritable marketing de la peur. «On peut laisser un cadavre pourrir dans la rue pour impressionner les gêneurs potentiels», raconte Ivan Grozny Compasso, journaliste freelance qui a enquêté sur le terrain. «J’ai entendu une journaliste demander une arme.  Mais ce n’était pas pour se protéger: il lui semblait préférable de se suicider plutôt que de tomber aux mains des narcos.»

Le journalisme ne paye pas

Quelles solutions mettre en place pour endiguer le phénomène ? «Il faudrait que la justice fasse son travail, déplore Cintya Rodriguez. L’impunité est totale. 95% des agressions sont classées sans suite.» Alors les journalistes tentent de s’organiser entre eux, sans aide de l’État. Un système d’alarme nommé « bouton de la terreur » a été massivement distribué. Mais le problème est tel que le journaliste se fait militant. Et les valeurs l’emportent sur la maigre paye et le danger permanent.

Une menace globale

Les journalistes ne risquent pas leur vie uniquement au Mexique. Les zones à risque sont nombreuses, comme montré ci-dessous. Découvrez-en plus en cliquant sur les liens interactifs de la carte.

 

(Image: Wikipedia Commons)

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